LES AVENTURES DE LILY GÂCHETTE , western, livre pour la jeunesse Par Ali GADARI
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LES AVENTURES DE LILY GÂCHETTE
PAR Ali GADARI
Le village se profilait dans la brume de chaleur et la poussière du chemin. Partis au milieu de la nuit, après une halte destinée à reposer leurs montures, ils avaient repris le chemin vers Moab. Dans le village les chevaux se désaltéraient à l’abreuvoir communal en compagnie de Slam, le loup domestiqué par la tribu et tout particulièrement attaché à Lily, avant d'être amenés à l’écurie où un palefrenier s’occuperait d’eux. La petite troupe entra au saloon, où le silence se fit d’un seul coup. Même le piano mécanique arrêta sa ritournelle. Ils s’assirent autour d’une table au fond de la salle. Tous les visages étaient tournés vers eux, l’air hostile pour certains. Le serveur les aborda, l’air rogue.
-L’on ne sert pas les indiens au saloon.
-Ce n’est pas un indien, c’est mon frère
-Je te dis de foutre le camp.
-Tu n’as pas compris. C’est mon frère, nous avons faim, nous voulons manger.
-L’employé, arme à la ceinture, sûr de son fait, voulut retirer son colt de l’étui, mais Lily avait déjà rétabli la situation en lui éraflant la main droite d’une balle de plomb. Présent dans la salle, le shérif cria
-Stop, pas de bagarre ici. Willy, donnez à manger à ces deux étrangers, ensuite ils quitteront la ville. Un énorme steack avec des haricots rouges leur fut servi et pour accompagner le tout, une bonne bière blanche et du gros pain. Arriva soudain un cow-boy, le chapeau à l’arrière, l’air supérieur
-Mais regardez qui est là, une petite friandise pour Jonny.
Slam grogna, ce qui était mauvais signe
-Nous allons pouvoir nous régaler, cette petite poulette tombe à point, elle ne demande qu’à être plumée. Encore un gros bras qui jouait les terreurs
-Pousse toi de là si tu ne veux pas finir en chair à saucisses, Slam ne te fera pas de cadeau
-Mais c’est qu’elle parle bien la poupée jolie. Ton chien, je vais en faire de la pâtée pour les poissons de la rivière. Joignant le geste à la parole, il esquissa un geste vers l’étui de son révolver, Slam fit un bond de deux mètres et lui arracha la main. Les autres voyous voulurent se saisir de leurs armes
--ça suffit les rigolos, assez de sang pour aujourd’hui, si vous bougez je vous fais sauter la cervelle. Allez chercher un docteur pour votre complice.
Le docteur n’avait jamais vu de plaies comme celle-ci. S’il s’en sort il restera infirme... Aux grands maux, les grands remèdes. La plaie fut cicatriséeau fer rouge, l’homme hurlant de douleur. Le médecin lui administrait des doses de Wisky à renverser un régiment de cavalerie. Le shérif ordonna que le chariot garé dans l’écurie, Lily et que Tohowo et Moss soient enfermés dans une chambre du saloon pour la nuit. Ils avaient de quoi payer la chambre. Dès le matin ils avaient à tour de rôle pris une douche froide avant de se diriger vers une table pour déjeuner. Une tranche de lard avec des œufs, accompagnée d'une grande tasse de café, leur fut servie par l’employé, toujours aussi agressif et grognon. Le shérif s’assit à leur table, l’air un peu gêné, le stetson à la main.
-Je voulais vous demander de quitter la ville mais le maire et le juge m’ont suggéré de vous faire une proposition au vu de vos compétences en matière de tir... Accepteriez-vous la place de shérifs adjoints? Notre petite ville se transforme rapidement et avec elle la venue des pistoléros de la frontière en quête de larcins de tous genres. Seul, je ne peux rien faire. La paie est de quarante dollars par mois, avec le coucher, les repas et la blanchisserie, sans oublier les chevaux. Vous bénéficierez des primes sur tous les bandits fichés, morts, blessés, en prison de votre fait. Tohowo et Lily se regardèrent. Tohowo cligna des yeux, c’était d’accord. Dans le saloon, dès l’après- midi, devant lejuge et le maire, Tohowo et Lily prêtèrent serment. Le shérif accrocha l’étoile sur leur vêtement Cela paraissait comique, invraisemblable, une gamine de seize ans et un indien guère plus vieux, pourtant ces deux jeunes porteurs d’armes étaient très dangereux et capables de faire régner l’ordre à Moab. Dès l’après- midi, le shérif souffla à Lily
-Attention voilà un méchant parmi les méchants, Jonh Carvaigh, une brute épaisse de près de deux mètres de haut, avec un pois chiche en guise de cervelle, méchant comme un serpent à sonnette, qui s’en prenait aux plus faibles, et n’hésitait pas à les abattre ! Sûr de sa supériorité, il voulaitmontrer sa force et faire régner la peur en tirant au pistolet dans le plafond. Lily attendit la provocation supplémentaire qui ne devrait pas tarder. La regardantdans les yeux, il dit
-Qui c’est celle -là ? Mais si, c’est bien elle, avec son étoile, Lily Gâchette. Une fille comme shérif, j’aurai tout vu dans ma vie ! Du cirque à bon marché! Il cria, comme un bonimenteur, faites entrer les clowns et les acrobates. Où sont les lions et les danseuses ? Je sais, c’est de la prestidigitation, ne bougeons plus. Lily Gâchette est là. Viens par là, petite fille, que nous réglions nos comptes, une balle chacun, ça te va ? Lily se leva, se plaça à dix mètres de Johny, bien droite dans ses bottes de cuir.
-Que voulez-vous John? Casser des tables, vous en prendre aux joueurs ou aux consommateurs, me tuer ?
-Je vais commencer par prendre l’argent de la caisse, ensuite je m’occuperai de toi blondinette. Cela faisait rire tout le saloon, Lily était brune comme les plumes d'un merle.
-Tu ne feras rien du tout, déboucle ton ceinturon et jette-le par terre
-Ah, ah, elle est bien bonne, Lily ose me demander de jeter mes armes à terre à moi, John Carvaigh. En même temps, dans un réflexe, il mit la main à son étui, quand une balle de plomb le projeta rudement à terre, la poussière du plancher recouvrant son corps
Cet évènement fut fortement commenté par la population de Moab, John Carvaigh tué net par Lily. C’était un pistoléro réputé pour sa cruauté et la rapidité de son tir. La légende de Lily Gâchette, comme l’appelaient les indiens de sa tribu, allait drainer vers Moab tous les pistoléros du pa
Lily avait une longue histoire. Elle avait quatre ans lorsque son père, sa mère et son petit frère avaient été assassinés par une bande de pillards, qui avait mis le feu à la maison avant de partir. Lily avait pu se cacher à l’extérieur. Elle n’avait jamais oublié le visage de l’un d'eux, un grand bonhomme au visage long, tailladé du front au menton. Elle apprit qu’il racontait une histoire pour se faire valoir auprès des filles des saloons: il aurait reçu cette balafre en combattant un indien, alors qu’en fait, elleétait due à une bagarre de joueurs de cartes dans un saloon
Recueillie et élevée par des indiens Navajos, ayant leur tipi à quelques encablures du fleuve Colorado, Lily leur doit tout, elle apprend leur langue, leurs coutumes, leurs traditions. Elle monte à cheval à cru. Le chef de la tribu, Akimel d’Odham, (les gens de la rivière), l’avait élevée pour qu’elle puisse un jour se venger des assassins de ses parents. C’était son leitmotiv. A onze ans elle reçut, des guerriers ayantt combattu « les gris », l’apprentissage au maniement des armes. Ils en avaient ramené un stock : colts, winchesters, habits de cowboy. Chaque jour, elle s’entraînait avec des colts, qui portaient l’inscription de l'armée, poinçonnée sur le côté gauche, ayant appartenu à des soldats. Ils lui enseignèrent la distance de tir qui, à l’époque, était réduite. Les colts tiraient à quinze mètres maximum, et la winchester à deux cents mètres. Les premières leçons furent très pénibles pour une petite fille de onze ans. Elle s’entraînait à soulever à bout de bras une pierre de cinq kilogrammes jusqu’à ce que cela lui soit devenu facile. Les colts sont lourds, il fallait compter avec le recul du tir. Pourt lui inculquer tout cela, elle s’exerça cinq années durant. Ses étuis étaient inclinés légèrement vers l’arrière afin qu’elle puisse extraire plus vite les révolvers. Elle enduisait chaque jour l’intérieur des étuis avec de la graisse d’ours. Elle était ambidextre, ce qui la favoriserait face à plusieurs adversaires. Elle passa des heures et des heures à tirer sur des troncs d’arbres avant de réussir. A seize ans sa précision était phénoménale. Le chef Akimel D’Odham lui dit :
- Tu as l’âge de te marier Lily, Il faut que tu choisisses ton mari
-Pour l’instant je pars à la recherche des assassins de ma famille, mais j’ai déjà choisi, je voudrais me marier avec ton fils Tohonwo.
-Je serais honoré de cette union, lui dit-il. Tohonwo viendra avec toi et ton loup Slam. Je vous donnerai deux beaux chevaux, deux mulets et un chariot pour dormir
Le lendemain, après les adieux à Akimel d’Odham, ils prirent le chemin de la prairie. Ils ne disposaient pas d’étriers ni d’éperons, à la méthode indienne. Ils chevauchèrent jusqu’à: Moab. C’est ainsi que la population les découvrit, et apprit qu’elle s’appelait Amélie Garnier, d’origine française, née dans la prairie. Ses parents avaient fui la misère sévissant en Europe. La jeune fille était enregistrée sur les registres de Moab. Un émissaire à cheval avait transmis l’avis de naissance d’Amélie au juge du comté. L’après- midi, un navajo de passage signala au shérif l’arrivée d’un convoi de migrants de trente chariots accompagnés de pistoléros. Ils étaient encore à une vingtaine de kilomètres de la ville. Lily demanda que le shérif établisse avec la population un barrage de bois et un petit fossé aubout du village. Des hommes postés sur les toits et derrière la barricade, la ville était prête à se défendre et à les recevoir dignement. En soirée la longue caravane arriva devant la barricade
-Pourquoi cette barrière demanda le chef du convoi ?
-Une simple précaution
-Nous ne vous voulons aucun mal.
-Entourés de ces tueurs
-Ils nous ont défendus pendant le parcours.
-Nous leur demandons de quitter la caravane, d’ôter leurs ceinturons, et de bivouaquer à la sortie de la ville. Les armes leur seront rendues qu’à leur départ.
L’un des pistoléros refusa de déposer les armes tout en injuriant la population de Moab
-C’est à vous de voir messieurs, ou vous suivez nos conseils et cela se passera bien, ou vous refusez et vous le regretterez
Le shérif, sur les conseils de Lily, était allé chercher des bâtons de dynamite afin d’éviter à la population de graves problèmes.
Les pistoléros, regroupés dans l’espoir de donner l’assaut, n’avaient pas fait dix mètres qu’ils sautaient sous l’explosion de la dynamite. Il restait encore une dizaine d’entre eux, traumatisés par l’effet de l’explosion. Le silence s’était établi de chaque côté. Le shérif attendait avec Lily. La décision n’allait pas tarder. Un drapeau blanc fut levé du côté des migrants, le chef du convoi appela à un cessez-le-feu qu’ils acceptèrent : ils ôtèrent leur ceinture et déposèrent les arme
-Bienvenue à Moab leur dit le shérif, installez- vous. Vous manque-t-il quelque chose ? Pouvons-nous vous aider ?
Les choses s’étaient bien passées. Il fallait les surveiller jusqu’au matin. Lily et Tohonwo se chargeraient de ce travail. Le lendemain tout était prêt pour leur départ. Les chariots étaient à la queue leu dans l’attente de leurs armes, dont les balles avaient été enlevées. Elles leur seraient rendues quand ils seraient suffisamment loin de Moab. Mais au retour, Lily et Tohonwo furent attaqués dans le Goat canyon, canyon de la Chèvre. Tohonwo était blessé au bras. Tous deux se couchèrent aussitôt sur le flanc de leur cheval. Dès le coup de feu tiré, Slam bondit et se fondit dans l’herbe à la recherche du tireur, bientôt suivi par Lily et Tohonwo. Des cris et des hurlements déchirèrent l’espace. Quand ils arrivèrent, le tireur avait le mollet déchiré et la main mutilée. L’homme était un lâche, un inconnu qui se cachait pour tuer. Les shérifs adjoints le gênaient pour commettre ses forfaits. Mis en travers sur son cheval, il fut poussé devant le shérif, soigné par le docteur, et enfermé dans une cellule. Le juge le condamna à la pendaison. La blessure de Tohonwo, superficielle, ne nécessita pas de soins particuliers. L’apparition des pistoléros s’était faite plus rare mais Lily et le shérif attendaient l’arrivée d’un groupe important de pistoléros mexicains. Grâce à ses primes, Lily avait fait l’acquisition du tiers des terres de l’Utah, vendues par le gouvernement pour une bouchée de pain. C’était le moment deréaliser son plan auprès du juge. Elle céda officiellement toutes ses terres à la tribu. Les documents étaient entreposés dans un coffre- fort appartenant au juge. Un double avait été remis à Lily. Elle avait envie de revenir dans sa prairie, mais elle n’avait pas encore achevé son travail. Elle souhaitait repartir dans les grands espaces vers Yuma, Austin, Grande Conjonction pour retrouver les assassins de ses parents. Traverser le désert, sortir de l’altitude de Mohab - mille deux cent mètres- pour aller au Grand Cirque, traverser les canyons aux nombreuses arches rouges. Les assassins devaient se trouver dans les parages, cachés dans ce dédale de pierres et de rochers. Il fallait qu’elle bouge, mais le shérif, le maire de Mohab et le juge l’avaient convaincue une nouvelle fois d’attendre. L’hiver arrivait, avec un froid vif et sec Le bac traversier sur le Colorado allait recevoir un troupeau de deux cents bêtes qui passeraient en plusieurs fois. Un cowboy était venu prévenir le patron du bac, c’était une nouvelle difficulté à régler. Le bac prenait habituellement un chariot et dix hommes. Deux cents bœufs à embarquer, plus les cowboys, cela ferait une dizaine d’embarquements si tout allait bien. Lily, Tohonwo descendirent au bord du Colorado avec le shérif et cinq volontaires armés de Winchesters. Le troupeau arriva dans la poussière et dans les cris des cowboys. Le chef du troupeau, Steff Ardisson, le plus gros fermier de la région se présenta au shérif. Après discussion, il fut établi que le troupeau passerait au rythme de dix bêtes et dix cowboys à chaque fois. Sur la rive, unétablissement servait à boire et à manger. Les cowboys se divisèrent pour aller dans le petit saloon. L’établissement appartenait également au passeur. Pas de serveuses, juste des hommes. Il fallut quatre heures pour réaliser le passage du troupeau. Il y avait beaucoup de courant en raison des pluies tombées dansla montagne. Les passeurs, professionnels chevronnés, inclinèrent le bac dans le sens du courant afin d’accélérer sa progression, aidés aussi par les cordages épais. C’était une technique éprouvée apprise auprès des indiens. L’évènement craint et attendu arriva avant le passage du dernier bac. Deux cowboys ivres tiraient des coups de pistolets, risquant de blesser ou de tuer l’un de leurs compagnons. Lily s’avança doucement et d’une petite voix douceleur dit :
-L’on voit que vous savez tirer, c’est la fête, hein?
-De quoi tu te mêles petite fleur, laisse-nous rigoler un peu, après toute cette marche, nous avons soif.
-Vous avez de quoi vous amuser sans tirer des coups de feu.
-Ecoute-nous chérie, fiche-nous la paix. Il fallait qu’ils soient ivres pour l’appeler chérie, ce n’était pas un terme employé couramment dans l’ouest. L’alcool annihilait leurs pensées et leur volonté
-Pourquoi ne ferions-nous pas un concours, interrogea Lily
-Je suis d’accord, sur quoi devons-nous tirer
-Visez la bouteille posée sur ce mur.
-Le premier visa et tira à côté, le deuxième eut la même infortune
-Si je gagne, vous arrêtez de tirer, d’accord ?
-D’accord !
-Et Lily descendit la bouteille du premier coup.
-Nous n’étions pas prêts, on recommence.
-Pas du tout. Nous avions passé un accord. Elle ne voulait pas sortir ses colts, les cowboys n’étaient pas des bandits. Ils venaient de faire deux cents kilomètres à cheval, ils avaient bu un coup de trop. Elle voulait régler le problème gentiment, sans violence.
-Je t’ai dit que nous n’étions pas prêts, il sortit son colt, l’agitant devant Lily.
-Qu’est-ce que tu proposes
-Il n’en savait rien
Tohonwo s’était tranquillement placé dans le dos des deux cowboys, et avait sorti sa winchester. Les deux hommes s’inclinèrent, levant les bras. Lily détacha leur ceinture et les conduisit dans le bac avec l’ensemble de leurs compagnons. C’était ce genre d’actions qu’elle avait à accomplir chaque jour. Le bac tiré à bout de bras par deux costauds dont le patron, Jimmy Corver, un sang mêlé, fut arrimé sur l’autre rive. Le troupeau s’étala sur plus de deux cents mètres le long de la rive du Colorado. Le cuisinier, aidé d’un cowboy, monta une grande tente de toile percée par endroits pour le dîner. Celui-ci était toujours pareil, frugal, des tonnes de haricots rouges et de la viande de bœuf bouillie. C’étaient avec ces haricots que les Mexicains confectionnaient le chili brûlant au piment. Un problème n’arrivant jamais seul, un cowboy au galop confirma l’arrivée d’une dizaine de despérados mexicains, toujours avides de créer des problèmes avec les femmes, avec les joueurs au saloon. A la tombée de la nuit, les mexicains arrivèrent bruyamment, on entendait qu’eux. L’un, sans doute le chef, commanda une bouteille de téquila. Lorsque la serveuse arriva, il en profita pour caresser la cuisse de la demoiselle qui lui renversaderechef un verre sur la tête. Pris de rage, il la gifla si bien qu’elle tomba. Lepatron essaya d’arranger le problème, mais il eut le nez en sang. Avec ce genre d’individus, pas de dialogue possible. Ils souhaitaient provoquer les problèmes, casser, tirer dans tout ce qui bouge, voler les bouteilles d’alcool, s’enivrer. Lily était là, elle regardait le pistoléro d’un drôle d’air. Il avait giflé une femme et c’était comme si c’était elle. José la regarda méchamment
-Qu’est-ce que tu as toi, tu n’es pas contente ? Tu crois que ton étoile me fait peur ? Quand José va quelque part, José est le Roi, il boit de l’alcool, va avec les femmes comme les fleurs avec les abeilles, toutes les femmes sont à José. Son comportement était d’une vulgarité incroyable. Je n’aipas de limite, ha, ha, ha, son rire était humiliant pour les femme
-Viens me butiner José, l’on va voir si c’est facile, gros porc
-L’insulte l’avait rendu fou, et c’était ce qu’avait souhaité Lily, le rendre furieux.
-Tu n’es qu’un porc, un gros porc, tu sens mauvais, tu pues, il y a combien de temps que tu ne te sois pas lavé ?
José pensait être le maître du monde, même dans son domaine, mais il ne l’était pas. Un minable malfrat analphabète, prétentieux et vindicatif. José décida de mettre ses menaces à exécution, mit la main sur son étui de révolver. Il n’eut pas le temps de sortir le colt de son étui, s’écroula à terre sous le projectile de Lily en soulevant une couche de poussière. Ses hommes voulurent s’en mêler, Slam mordit cruellement l’un des pistoléros, Tohonwo et Lily tirèrent conjointement ce qui eut pour effet de liquider presque toute la troupe de Mexicains. Il en restait deux qui se rendirent immédiatement. Le juge mit rapidement fin à l’histoire des Mexicains en les envoyant au bagne de Squaw Walee pour deux ans.
La construction de la ligne de chemin de fer avançait vite. Le gouvernement de l’Utah avait recruté des ouvriers chinois à Macao et Taiwan. Les longues nattes et le chapeau de paille pointu de ces Chinois étonnaient les populations locales. Ces derniers travaillaient vite, et aussitôt leur salaire versé, achetaient une boutique et s’installaient à leur compte, tenant une épicerie ou une laverie. La gare de Moam était en construction. C’était un miracle, vu le trajet emprunté par la ligne, sur des chemins escarpés, dans les canyons. Rectifiés suivant les calculs des ingénieurs, deux ponts de bois surplombaient le Colorado et le train était arrivé ainsi à Moab sous les drapeaux, la fanfare et les bravos de la population, avant de poursuivre sa route vers San Francisco. Lily conseilla au shérif d’embaucher deux shérifs adjoints supplémentaires : le chemin de fer allait apporter de nouvelles complications. Un train arrivait l’après-midi, repartait le soir, composé d’un wagon- restaurant, un wagon couchettes, une voiture passagers ainsi qu’un wagon pour les animaux et en plus, une fois par semaine, un wagon postal. Dans le train de l’après- midi, Lily, Tohonwo et Slam étaient sur le quai en repérage. Un homme en descendit avec un vêtementneuf, une veste noire sur un gilet rouge éclatant, un chapeau noir à bords rigides et un double étui à la ceinture. Il ne semblait pas être des plus sympathiques, une dangereuse caricature de western. Lily s’approcha et lui demanda :
-Bonjour, bienvenue à Moab. Vous comptez rester longtemps dans notre ville ?
-Je ne sais pas encore, cela dépendra des circonstances.
-Bien, j’espère que vous vous plairez chez nous.
Lily se méfiait, il avait l’air d’un tueur à la gâchette facile, ce genre d’individus qui ne plaisantait pas. Ils aimaient être admirés, (ils se regardaient souvent dans la glace du saloon) tant pour leur tenue que pour leurs propos. A la table de jeux, il se mit à la roulette, et peu de temps après, il commença à protester, laissant entendre que la roulette était truquée. Il abandonna le jeu et monta dans sa chambre. C’était une bonne chose. Ils auraient la paix ce soir. Il faudrait le surveiller tous les jours où qu’il soit, c’était un poison.
Le lendemain, un brouillard noyait toute la ville. Après la tranche de lard et les œufs frits, et un bon bol de café noir pris au saloon dès le réveil, Lily, Tohonwo, accompagnés de slam, décidèrent de prendre la température de la ville. La population les salua comme d’habitude. Il faisait frais, un petit vent coulis courait dans les canyons et s’enroulait autour de l’église. Lily avait noué un foulard autour de son cou. Ils firent à pied le tour de Moab. Le soleil déjà haut faisait fuir le brouillard retranché dans les vallées. Déjà l’heure de déjeuner. L’employé leur servit de grosses saucisses avec ces sempiternels haricots rouges, un volumineux morceau de pain et de la bière blanche. L’homme bien habillé, le dandy aux colts astiqués arriva au saloon, les dents blanches et le sourire figés. Lily le regarda aimablement. Bonjour monsieur Slim Samson, c’est bien ainsi que l’on vous appelle ? Le shérif d’Austin nous a prévenus de votre arrivée. Bienvenue à Moab. Nous ne savons toujours pas ce que vous venez y faire ? Il regarda Lily et lui dit
-Effacer tous ceux qui me gênent
-Cela devrait faire beaucoup de monde monsieur Slim Samson.
-Non, juste une ou deux personnes.
-C’est bien, ce ne sera pas une hécatombe
-Non, mais après je serai devenu le tireur le plus rapide de l’ouest, l’on me fera une statue à Austin.
Oh là, que d’orgueil Monsieur Slim Sanson, faudrait-il encore que vous réussissiez votre coup ?
-Oui, je suis très assuré, je vais où le vent me guide, mais toujours le bon vent.
-Tiens, tiens, l’on dirait que je devrais être la prochaine cible, non ?
-Vous êtes, parait-il, imparable au pistolet, vous visez plus vite qu’un vol d’hirondelles. ( ?)
-Vous me jetez des fleurs, monsieur Samson.
-Que diriez- vous d’un duel à seize heures cet après-midi
Difficile de refuser dans ces circonstances. Cela passerait pour une dérobade, une fuite devant ce matamore.
Elle prit une douche, si elle devait disparaiîre, elle voulait arriver devant Vichnou dans ses habits neufs.
Seize heures. Toute la population était là, Slim l’attendait, toujours paré de sa veste noire, de son tricot rouge et de son chapeau noir à bords rigides, le sourire indélébile (j’aurais dit imperturbable ?) . Lily arriva d’un pas tranquille. Devant le saloon, il y avait suffisamment d’espace pour un duel. Le shérif avait la peur au ventre, ce slim avait une terrible réputation. Lily se mit de côté pour éviter le soleil encore haut, Slim s’arrêta à une dizaine de mètres de Lily, campé bien droit dans ses bottes de cuir noir, tellement sûr de lui. Ils se regardèrent, Slim tourna légèrement sur lui-même, il chuta brutalement et lourdement à terre, transpercé par une balle de plomben plein coeur. Lily était blessée au bras gauche. Il tirait rapidement, ce Slim, mais une fraction de seconde moins vite que Lily. Au saloon, Lily fut soignée par le docteur qui, après lui avoir administré une dose de laudanum, lui retira la balle de plomb logée dans le biceps du bras gauche.
-Vous ne pourrez plus tirer du bras gauche Lily, le muscle a été touché.
- Grace à Dieu il me reste le droit. Tohonwo a eu peur, il n’en a rien dit, mais tout le temps du duel, sa transpiration et les battements de son cœur s’étaient accélérés.
Les choses changeaient très vite à Moab. Le train transformait le village, avec l’arrivée de commerçants, des gens de la ville qui cherchaient à s’installer dans ce décor de western, entre le Colorado, les canyons et les arcs de pierres rouges. Des voyous de petites semaines aussi, mais rien à voir avec Slim Samson. Des petits voleurs, des maquereaux, des Don Juan frelatés recherchant de riches héritières. Le village allait se transformer très vite, l’on était à l’orée du vingtième siècle, et la ruée vers l’ouest était terminée. L’époque des diligences s’éteignait avec les lignes de chemin de fer qui reliaient les USA du nord au sud. Adieu les bandits de grand chemin, les as du révolver, c’était au tour des petits et pâles voyous. Lily savait qu’elle avait fait son temps. Seule la recherche de l’assassin de ses parents la motivait encore. Elle comptait sur Vichnou pour l’aider. L’hiver était toujours là, avec un froid sec, perturbé par un petit vent. Le travail ne manquait pas toutefois : rétablir l’ordre, réconcilier les voisins, veiller à la paix était une œuvre de chaque instant.
- Shérif, shérif, venez vite, Jo le bûcheron veut tuer James. Encore un différent à régler
Joby, qu’est-ce qu’il a ?
-Ce malfaisant lance ses moutons dans ma forêt, ces monstres bouffent les écorces et les arbres meurent. Vous pouvez voir vous-même les dégâts que ces prédateurs occasionnent.
-Jim pourquoi n’amenez-vous pas vos moutons dans la prairie. J’ai autre chose à faire que de m’occuper de problèmes de voisinages aussi futiles.
C’était ce type de problèmes que les shérifs avaient à résoudre. Chris devrait verser dix dollars à Joby pour le préjudice. Un tout autre problème arriva avec le train suivant. Le wagon postal avait été dévalisé, l’employé des postes et les deux gardiens avaient été tués. Le juge envoya immédiatement Lily et Tohonwo dans eagle canyon, le canyon de l’aigle. Ce wagon était accroché une fois par semaine, et jamais le même jour, justement pour éviter ce genre de situation. L’attaque ne pouvait être perpétrée que dans ce canyon, où la pente était difficile à monter pour la locomotive. Lily se posait également unequestion. Qui avait renseigné ces bandits de l’accrochage du wagon postal ? L’attaque avait été rapide et bien préparée. Vers le milieu de la pente, de fortes traces étaient visibles sur le sol. L’on avait traîné un coffre dans lamontée et un autre dans la descente vers le point d’eau pour égarer les enquêteurs. L’un des coffres avait été chargé en pierres pour l’alourdir, pour que l’on ne puisse faire la différence. Astucieux ! L’autre trace allait jusqu’au point d’eau et là, plus rien, disparition mystérieuse de toute trace. Slam grognait, c’était un appel, et à cents mètres de là, de nouveau, apparaissait la trace bien visible des quatre roues d’un chariot. Ils avaient transporté jusqu’au chariot le coffre. Ni vu ni connu, sauf pour Slam. Ils continuèrent à suivre les traces prudemment, car ils devaient être surveillés. Ils entrèrent dans une série de canyons sans découvrir quoi que ce soit. C’était mystérieux. Ils s’arrêtèrent, réfléchissant à la situation, et décidèrent de remonter jusqu’aux dernières traces. Il y avait bien un kilomètre. Que des cailloux… Les outlaws devaient bien connaître les lieux pour disparaître ainsi au milieu de roches rouges. Tohonwo resta figé un instant, fixant intensément une partie de la paroi rocheuse, songeuse. Lily, cria-t-il
-Regarde là, la paroi de la montagne, tu vois ?
-oui, les traces sont visibles, la roche a été dégradée, ils ont monté le chariot et les chevaux à l’aide d’un treuil et de cordes solides. Le chariot a marqué durablement les roches du canyon.
-Les indiens appellent cet endroit la grotte aux ours, elle communique
au même niveau avec un chemin de la prairie.
-Les gredins avaient préparé leur coup depuis longtemps. Par le chemin adjacent, ils avaient accédé à la grotte, placé le treuil avec les cordes pour soulever le chariot et les chevaux le moment venu.
La hauteur de la grotte par rapport au chemin du canyon était importante, environ cinquante mètres et ils ne pouvaient pas se diriger vers la prairie sans faire un très long détour. Il fallait prévenir l’armée au fort de la Prairie. Il y avait trente kilomètres à chevaucher pour rejoindre le fort. Il fallut une journée entière pour se présenter au commandant du fort, Sigmud Lafrenchie, sorti de West Point depuis peu, et nommé nouvellement. La guerre desécession étant finie depuis de longues années, son rôle était d’administrer cette partie de l’immense pays qu’était l’Utah et de faire la police s’il y avait lieu. L’arrivée de Lily, Tohonwo et Slam le laissa interloqué, il ne s’attendait pas à se trouver devant une toute jeune fille, un indien et un loup noir. Il avait été prévenu par télégraphe du meurtre des employés de la poste et du vol du coffre, mais il ne pensait pas être impliqué dans la recherche de ces outlaws.
Le lendemain matin, une partie du régiment de cavalerie, avec en tête des cavaliers Sigmud Lafrenchie et Georges Wilson, géographe du régiment, guida Lily et ses complices à travers la prairie, à la recherche des bandits. La présence du géographe était primordiale, car lui seul connaissait grâce à ses cartes les possibilités de cachettes des bandits. Arrivés à la grotte aux ours, ils entrèrent sans rien découvrir. Georges Wilson dit :
-Le chemin à gauche vous ramènera à Moab par les canyons, à droite il traverse la prairie avec une multitude de villages non répertoriés et des villages indiens qui pourront nous renseigner.
La prairie était vaste, avec des centaines de kilomètres à parcourir. L’Idaho était le pays limitrophe à l’Utah. Le commandant Sigmud Lafrenchie écouta le géographe, il se dirigea vers la droite. Il avait enfin une aventure à se mettre sous la dent. Son service administratif au fort de la Prairie l’ennuyait, il n’avait pas vu sa carrière militaire de cette façon. Là il pourrait mettre enfin les connaissances acquises à l’école militaire au service de la Nation en traquant des outlaws dangereux. Le général avait été prévenu, tout était bien fait, dans les règles ! Pas de fourgon accompagnateur, l’alimentation se ferait auprès des villageois, juste de l’eau dans des bidons, l’armée pourvoirait au dédommagement des populations. Douze cavaliers bien entraînés, vétérans de la guerre contre le sud, accompagnaient le commandant, rendant verts de jalousie leurs compagnons restés au fort. Eux-mêmes étaient satisfaits de cette campagne, souffrant de la monotonie des casernes. Ils auraient la possibilité de sortir de l’infantilisme administratif qui les condamnait à lever et baisser le drapeau, à saluer le commandant et balayer les lieux communs. Les militaires étaient confinés dans les casernements à des tâches indignes de leurs engagements, cela se reflétait dans leur comportement : refus d’obéir, mollesse dans leurs actions d’où sanctions, dégradations nombreuses. Certains casernements les employaient même à la construction de nouvelles routes. Le commandant Sigmud Lafrenchie s’était attaché le capitaine Morvan Gorwin, héros de la guerre entre le sud et les bleus, combattant courageux, discipliné, intelligent, qui le seconderait efficacement dans les combats contre les outlaws. Cette nomination plaisait aux cavaliers qui voyaient en Morvan Gorwin le signe du respect de Sigmud Lafrenchie envers ses subalternes. Les jeunes officiers fraîchement sortis de West Point étaient vus comme des promus d’une classe sociale n’ayant rien en commun avec la troupe et les sous-officiers. C’était généralement vrai. Sigmud Lafrenchie voulait échapper à cette image, il s’était rapproché de Lily et Tohonwo avec lesquels il buvait le thé plusieurs fois par jour. Ils avançaient quotidiennement d’une trentaine de kilomètres, de façon à ne pas crever les chevaux. Le deuxième jour ils arrivèrent dans un tout petit village d’une dizaine d’habitants, non répertorié dans l’Etat de l’Utah. Le géographe demanda à celui qui semblait être le chef le nom du village, il n’y en avait pas. Morvan Gorwin proposa le nom de son interlocuteur Joseph Morisson, le village s’appellerait donc Morisson Village. Il releva les coordonnées géographiques du lieu, hauteur de onze mètres, latitude et longitude qu’il nota consciencieusement pour les remettre à l’Etat- Major. Celui-ci se chargerait de mettre la carte à jour. Il avait effectivement vu passer sans s’arrêter un chariot et sept hommes. Les outlaws avaient deux jours d’avance, c’était peu, mais c’était également beaucoup, il ne fallait pas qu’ils atteignent l’Idaho, où la juridiction empêcherait Lily et Tohonwo d’agir, n’ayant aucun pouvoir dans un autre Etat. Seule l’armée continuerait son travail quel que soit l’Etat où il opérerait. Ils arrivèrent à un village plus important, pas répertorié non plus, dit le géographe. A chaque fois la prudence était de mise. Tohonwo avait remarqué une chose qui semblait importante et en avisa Sigmud Lafrenchie : un chariot très abîmé sur un côté avec des traces de pierres collées sur le bois. C’était incontestablement le chariot des fuyards. Le commandant eut le geste tant attendu, il mit la main sur son front, les soldats se déployèrent dans le campement comme pour mesurer la surface du village auquel ils avaient donné le nom de Crazzy Village. Ils s’adressèrent à celui qui semblait être le chef, Jonathan Smith. Morvan Gorwin nota le nom de ce village et prit ses instruments de mesure. Ce village se situait à vingt- quatre mètres de hauteur, c’était toujours la plaine. Il enregistra soigneusement la latitude et la longitude. Il n’eut pas le temps de les transcrire sur son cahier, quand d’unseul coup, l’enfer s’ouvrit. Quatre soldats s’écroulèrent, fauchés par la mitraille des outlaws, et Morwan fut blessé à la cuisse. Heureusement que le commandant avait prévu le coup, ses soldats étaient disséminés dans le village. La réplique fut immédiate, de nombreux outlaws tombèrent et ne purent se relever, fauchés par la mort. Pour ne pas tomber dans une guerre de tranchées de longue durée, le commandant disposait de bâtons de dynamite susceptibles de hâter la fin de la bataille. Lily et Tohonwo avaient la charge de lancer les bâtons sur les agresseurs pendant que les soldats continuaient de tirer. Slam allait aider à la réalisation de cette action. Le loup s’élança sur les assaillants regroupés derrière l’abreuvoir, la peur les fit se lever d’un bond. Lily lança un bâton, au risque de blesser Slam qui s’était promptement replié. L’explosion retentit, faisant disparaître six outlaws. Ceux qui restaient en vie levèrent les bras et se rendirent. La dynamite est un outil efficace. Le commandant leur passa les bracelets. Les soldats tués au combat furent enterrés avec les hommages de leurs camarades. Les outlaws furent mis dans une fosse commune à une centaine de mètres du village. Le commandant visita le chariot. Le coffre était bien là, les bandits attendaient que le temps passe pour profiter de leur butin.
Le commandant Sigmud Lafrenchie décida de revenir au point d’eau et de reprendre le train jusqu’à Mohab, où les malfaiteurs devaient être jugés. Il permit à ses soldats de boire de la bière, ils l’avaient bien mérité ! Revenus à Moab, Lily, Tohonwo et Slam retrouvèrent leur ordinaire. L’argent et le coffre furent remis à la banque par le commandant, heureux de cette opération. De nouvelles consignes de sécurité devaient être mises en place. Le procès, comme d’habitude, eut lieu au saloon. Une toile était tendue devant le bar. Ce procès dura deux jours, les avocats de la défense dépensèrent beaucoup d’énergie pour défendre les accusés, mais le verdict attendu par la population de Moab tomba à dix- sept heures le lendemain .Le jury avait voté la pendaison. Justice fut faite. Le géographe du régiment Morvan fut soigné par le docteur à Moab. Sa blessure devrait le faire souffrir encore quelques semaines puis disparaitrait ensuite, aidée par le laudanum.
La banque avait réfléchi à une nouvelle méthode de sécurité pour le transport des fonds. Elle avait fait sa propre enquête sur les employés susceptibles de vendre des informations, mais n’avait aucune certitude. Ses soupçons se portaient sur celui qui recevait le message de départ du wagon de la banque. C’était un homme peu bavard, mais que l’on avait vu avec des étrangers boire de la bière et recevoir subrepticement une enveloppe, renseignements fournis par le barman du saloon.Il faudrait continuer à l’employer et changer les plans chaque semaine. Une semaine le coffre serait remis aux chauffeurs de la locomotive en faisant croire qu’il était dans le wagon- restaurant, ainsi de suite, pour obliger les bandits à prendre des risques. L’armée investirait trois ou quatre soldats dans le wagon bidon, supposé contenir le coffre.
Le commandant retourna au Fort Prairie, heureux d’avoir pu aider à la capture de ces bandits, mais le régiment était amputé de deux de ses soldats, tués par la racaille. Lily, Tohonwo et Slam reprirent leur service. Durant leur absence, les deux suppléants avaient eu du travail avec deux pistoléros, ils avaient bien réglé les problèmes, l’un était au cimetière, l’autre en prison en attendant son jugement. C’était bien pour la suite, ils avaient fait preuve de cran et de courage : le shérif pouvait avoir confiance en eux. Dans ces petites villes qui se transformaient à vue d’œil, il fallait une police pour veillersur la sécurité des concitoyens. Ce matin, la révolution est arrivée à Moab : une automobile à essence est apparue dans les rangs de la ville, pour la première fois. Toute la population, massée dehors, aperçut ce véhicule appartenant à James Calgharey, journaliste du Post, venu s’installer à Mohab qui faisait un bruit à cabrer tous les chevaux de la ville de Moa avait maintenant un journal officiel et son journaliste attitré. Le premier titre du post de Moab était : LA TROUPE VICTORIEUSE DES TUEURS DU TRAIN EST REVENUE A MOAB. La population avait applaudi le retour de Lily Gâchette et de Tohonwo accompagnés de la troupe commandée par le commandant Sigmud Lafrenchie. Les habitants, soulagés, applaudissaient, les outlaws ne seraient plus des assassins et un danger pour la ville. Une photo illustrait la page. C’était une prose de journaliste, dithyrambique, souvent fausse, transformée pour vendre. Il faisait son métier.
Le shérif avait reçu une information délicate : l’arrivée d’une bande armée d’une centaine d’anciens membres de William Quentrill, l’assassin de la tuerie de civils de Lawrence au Kansas, mort à Louisville le 6 juin 1865, au soulagement de beaucoup. Mais à sa mort, d’anciens membres avaient continué les pillages et les tueries sur le territoire des Etats- Unis. Dès l’information connue, le commandant Lafrenchie à la tête de ses troupes arriva. La population fut soulagée. Il restait une semaine avant l’arrivée de ces mercenaires. Le commandant avec le maire et le juge, en accord avec Lily et Tohonwo, construisirent des barrages de bois et de fils barbelés au-dessus defossés larges et profonds tout autour de la ville. Il fit également édifierquatre tours à chaque bout du village dotés d’une mitrailleuse à manivelle amenée du fort Prairie. Mitrailleuses conçues en mille huit cent soixante et un par l’ingénieur Gatling. Deux autres mitrailleuses avaient été postées àl’intérieur du périmètre de Moab. La défense du village était assurée. Ces mitrailleuses de l’intérieur du périmètre seraient sous la responsabilité de Lily et Tohonwo. Tout avait été préparé pour contrer l’offensive des pirates deQuentrill. Le maire avait obtenu l’adhésion de toute la population pour défendre le village. En plus des mitrailleuses Gatling, le commandant SigmudLafrenchie avait pris soin d’entreposer des bâtons de dynamite, susceptibles decauser beaucoup de dégâts dans les rangs des assassins
Vingt et une heures. Les assassins de Quentrill étaient devant les portes de Moab, étonnés de ce dispositif de défense et décidés à passer à l’attaque le lendemain matin. La bataille serait violente. La population avait été appelée au calme, invitée à ne pas se précipiter sous les balles des assaillants. Les cavaliers de Quentrill s’élancèrent à l’aube contre les fortifications de fortune, se heurtèrent aux barbelés et aux barricades en bois qu’ils incendièrent, et firent un cercle de feu tout autour de Moab. Là les attendaient les soldats du régiment de Sigmud Lafrenchie. Les mitrailleuses à manivelles sur le haut des tours, et celles manœuvrées par Lily et Tohonwo, hachèrent les combattants qui ne s’attendaient pas à cela. Ils n’avaient pu entrer dans Mohab, ils avaient perdu la moitié de leurs combattants. Durant la nuit, le commandant donna l’ordre d’employer la dynamite. Les outlaws Quentrill étaient pratiquement en déroute. Les explosions redoublaient en jetant le doute sur la prise de Moab. La nuit, le commandant donna l’ordre d’allumer les barricades pour que le feu éclaire les assaillants. Leurs chevaux pris de panique s’enfuyaient dans la prairie. Les feux projetaient la lumière sur les assaillants pris sous le feu des mitrailleuses et de la dynamite. De l’équipe de Quentrill, il ne restait qu’une dizaine malgré l’appel à l’arrêt des combats du commandant. Le lendemain matin allait être difficile, les assaillants iraient jusqu’au bout. De toute façon, ils savaient qu’ils seraient jugés et exécutés. Ils n’avaient plus rien à perdre. Lily était écoeurée de cette situation, où la tuerie cette fois -ci serait du fait de l’armée, de la population, d’elle-même et de Tohonwo. Même si c’était des tueurs, elle n’acceptait pas cette idée. Le commandant lança l’halali. Une cinquantaine de cavaliers s’élancèrent. Pas de quartier, pas de demi-mesure : tous les Quentrill furent abattus au fusil, au révolver. Lily était triste et ne disait mot. Elle était consciente que le village avait échappé au danger, que l’intervention du commandant Sigmud Lafrenchie avait sauvé le village. Consciente, oui, mais surtout triste de ne pas avoir eu d’autre solution que ce massacre programmé et exécuté.
De très mauvaise humeur, elle passa une triste journée. Pas question de venir la chatouiller. Elle se retira dans la maison du shérif pour réfléchir et tenter de retrouver une bonne conscience. Au juge qui vint la féliciter pour son action, elle répondit par un simple hochement de tête. Les terrassiers eurent du travail, creuser des tombes pour les sept soldats tués et une grande fosse commune pour les outlaws. Les menuisiers ne chômaient pas non plus, fabriquant rapidement un cercueil en bois pour les soldats qui reposeraient éternellement dans les terres de Moab. Le pasteur bénissait les soldats aux tombes fleuries par la population et la fosse commune où reposaient tous les bandits. C’était quand même un jour de fête. Etre libéré de la peur était une opportunité pour laisser éclater sa joie, boire un peu plus que d’habitude, sauf pour le régiment. Lily n’arrivait pas à calmer sa mauvaise humeur et envoyait promener tout le monde y compris Tohonwo qui faisait silence. Cette humeur massacrante se répercutait également sur le shérif et le juge qui ne comprenaient pas Lily, alors que tout le village était en fête, heureux que ces bandits aient disparu de la circulation. La tranquillité de retour, on ne parlerait plus des hommes de Quantrill sauf au passé. La ville allait renaître à la paix, à la prospérité, au travail dans un esprit neuf et apaisé. Le régiment de Sigmud Lafrenchie avait rejoint Fort Prairie. Cette intervention à la tête de son régiment à Moab lui avait permis de décrocher une distinction, la médaille. Lily, Tohonwo toujours à ses côtés, s’était calmée, et surveillait la commune d’un œil exercé, Slam présent lui aussi. Un cowboy passa près du shérif pour lui signaler qu’un bœuf s’était noyé dans le fleuve Colorado, le courant étant trop fort. La vente n’avait pas encore eu lieu avec tous ces évènements, le juge prévoyait son déroulement la semaine suivante. Il fallait le temps d’annoncer et de se préparer. Les enchères sont un gros morceau. Il faudrait assurerla sécurité du troupeau et des acheteurs. Lily et Tohonwo en achèteraient dix, dont un taureau, pour alimenter la tribu en viande et en lait. Les bêtes partiraient ensuite par le train jusqu’à la gare d’Akimel D’Odham. Du fait de cette attente, les cowboys s’adonnaient à l’alcool, des bagarres éclataient souvent pour un rien, réglées par les adjoints du shérif. En ville, le saloon était ouvert très tard la nuit, les tables de jeux drainaient un public pas toujours raisonnable. Les filles s’éclipsaient lors des problèmes qui survenaient avec des consommateurs ivres ou mécontents de leur table de jeu. Elles se réfugiaient dans une salle derrière les rideaux, réservée aux spectacles. Le pianiste était lui aussi une cible privilégiée, il fuyait dès les premiers coups de feu. Le saloon était un territoire autonome par rapport au village. Les problèmes devaient être vite réglés pour éviter des duels. Lily intervenait souvent et rapidement dans les conflits. Elle ne laissait pas dégénérer les problèmes, son colt obtenait rapidement justice. Elle était obligée très souvent de blesser son interlocuteur pour avoir la paix. Le docteur intervenait contre paiement du blessé, pas question que la ville le rétribue pour ce genre de blessures. Il restait encore quelques individus qui cherchaient la bagarre avec Lily, soit sous l’emprise de l’alcool soit sous l’emprise de la colère. Quel que soit le litige, Lily répondait au problème, elle blessait son interlocuteur à la main, au bras ou à la cuisse. Ces individus étaient expulsés derechef de la ville, accompagnés par deux shérifs adjoints jusqu’aux limites du territoire. Il fallait qu’on le sache : la loi était appliquée à Moab. Une fois, un olibrius entra au saloon à cheval en tirant des coups de feu, Lily l’étendit définitivement, il tomba de cheval, occis par une balle de plomb. Il y a plein d’anecdotes à raconter. Un cowboy avec une sale gueule, une barbe longue et sale avait réussi à prendre en otage une danseuse de l’établissement. Elle n’avait pas envie de finir dans son lit. Il la menaçait en lui mettant son colt sur le cou. Si tu bouges, toi l’étoilée, je l’envoie en enfer. C’était direct, il s’adressait à Lili, il cherchait la provocation, le moyen de tirer. Il savourait cet instant. Lily s’était mise à l’abri derrière le comptoir. Elle n’aimait pas ces situations où elle se trouvait en situation difficile. Elle ne pouvait pas tirer sans risquer de toucher la danseuse. Celle-ci, paniquée, pleurait : Avait-elle mérité cela ? Elle ne pourrait rien faire sans risquer de tuer d’une manière où d’un autre la danseuse du saloon. Tohonwoétait bloqué également, sa winchester ne servait à rien dans ces conditions. Slam attendait son moment. Tapis sous une table, il observait les agissements de l’outlaw. C’était le moment, l’homme avait baissé son bras, Slam bondit, l’homme ne put rien faire, son cou était déchiré par Slam, il n’en sortirait pas, c’était trop tard. Lily acheva l’homme d’un coup de révolver. La jeune fille s’écroula par terre en hoquetant. Pourquoi moi, disait-elle en répétant la question ? Le corps du forcené fut traîné dehors, le menuisier s’occupa de lui. Ce n’était pas à elle qu’il en voulait, mais à Lily qui n’avait rien pu faire. Heureusement que Slam était là ! Tout ceci serait rapporté dans la légende de Lily Gâchette. Toutes ces anecdotes faisaient les beaux jours de James Calgharey, ses pages se vendaient comme des petits pains. L’hiver touchait à sa fin. Plus qu’un mois avant l’arrivée du printemps. Le mois de Janvier était le plus froid, le plus rude. Ensuite la température serait plus clémente jusqu’au mois d’octobre
Shérif, shérif nous venons de retrouver deux hommes de la bande à Quantrill, nous les avons attachés au lavoir, à la vue de la population. Lily, Tohenwo et Slam y coururent. Ils avaient échappé au massacre, s’étaient faufilés dans les herbes pour tenter de s’enfuir. Quand Lily arriva sur les lieux, elle eut un haut- le- cœur en voyant le visage de l’un d’eux, c’était l’un des assassins de sa famille. Il avait grossi, mais sa cicatrice parlait pour lui. Détachés du lavoir, ils furent conduits à la prison. Lily frappa à la porte du juge et lui dit :
J’ai un sérieux problème. Je vous avais signalé que j’étais à la recherche des assassins de mes parents, j’ai ici l’un deux : sa cicatrice est indélébile, c’est bien lui. Je ne connais pas son nom et je n’ai pas la preuve de ce que j’avance en dehors de ce souvenir d’enfance.
Nous allons faire durer le procès Lily, il restera enfermé un mois s’il le faut, il faudra qu’il parle.
Vous voyez, monsieur le juge, dit Lily, j’aurais pu l’abattre, mais je préfère qu’il soit condamné par la justice.
L’homme, Vince Barwel, impliqué dans différents meurtres, ne parla pas jusqu’au jour de l’audience, où il fut défendu par deux maîtres du barreau d’Austin. Lily reçut l’appui de maître Johnson, sur le conseil de James Calgharey, le journaliste. Maître Johnson venait de New York précédé d’une réputation flatteuse. Le procès s’ouvrit le lundi à huit heures précises. La salle était pleine, toute la population s’était déplacée. Le président de séance appela ses assesseurs, le juge et les avocats de chaque partie. Le procès pouvait commencer. Maître johnson se leva et fit remarquer que le jury n’avait pas été présenté au public, pas plus que l’accusé ni l’accusatrice. C’était une entorse inacceptable à la bonne tenue d’un procès. Le Président en convint et rectifia les manques. Les quinze jurés furent donc présentés, et tous furent acceptés. L’accusatrice, miss Amélie Garnier, dite Lily Gâchette, et Vince Barwel, l’accusé qui niait toute participation à ce massacre, furent également présentés. Maître georges Bardwin et maître Clarence Bound, avocats de la défense se moquaient de maître Johnson et de ses interventions dès le début de séance.
-Monsieur le Président puis-je vous demander de confisquer les armes portées par les jurés et les membres de la salle ?
Protestation parmi les jurés.
-Pas d’armes pendant un procès ! Chaque intervention doit rester libre et non contrainte, sous la menace d’un pistolet. Merci monsieur Président
Celui-ci énonça le rappel des faits: Miss Amélie Garnier avait quatre ans quand des outlaws avaient assassiné ses parents et son frère puis mis le feu à la maison. Amélie avait pu s’échapper sans être brûlée. Elle avait aperçu le visage de l’un des bandits, le dénommé Vince Barley. Ce visage ne l’avait plus quittée depuis.
Est-ce bien cela ?
Oui monsieur le Président. J’ajoute un détail important, ce visage était tailladé du front au menton. Il faisait croire que cela s’était produit au cours d’un combat avec un indien, or le shérif a confirmé que c’était au cours d’une rixe dans un saloon. Mesdames, messieurs, vous pouvez voir ce visage difficile à oublier.
Monsieur Vince Barley, vous niez être l’un des tueurs de sa famille ?
Oui, je n’ai jamais pénétré dans cette maison. Cette jeune fille raconte n’importe quoi, à l’époque j’étais à Grande Conjonction. Je n’avais aucune raison de m’en prendre à cette famille
Lily avait décidé de rester calme malgré les mensonges de l’assassin.
Vous continuez de nier le meurtre de ses parents alors qu’elle a vu et gardé en mémoire votre visage avec cette cicatrice.
Maître Georges Bardwin se leva et dit, se tournant vers la salle :
-Je crois sincèrement que cette jeune fille a rêvé et cultivé cette histoire jusqu’à maintenant. C’est connu, la science nous donne des formules :
-Comme en art, il n’existe pas de progrès dans la connaissance du rêve, pas de capitalisation, pas ou guère d’acquêts, mais une longue théorie, un interminable cortège où, à tout moment et partout, l’on a su ce que l’on allait prouver demain. Ce n’est que rêve, rien que du rêve monsieur le Président.
Maître Clarence Bound se leva à son tour : J’approuve l’analyse de maître Bardwin, cette jeune fille est traumatisée par un évènement qui a bouleversé sa vie d’enfant, et qui a marqué son esprit à tel point qu’elle a inventé une image, et c’est l’image de Vince Barley.
Ils se regardèrent tous les deux, comme si c’était gagné ! Lily prit la parole et dit :
-je ne rêve pas, je ne peux plus rêver à la suite de cet assassinat, je suis privée de rêves, je sais que c’est ce triste individu qui a participé au meurtre de mes parents.
Le problème, mademoiselle Amélie, c’est que vous ne pouvez pas prouver qu’il était l’un des assassins.
-Je l’ai reconnu à sa balafre.
Cela ne suffit pas mademoiselle, il nous faut des preuves, des témoins
C’est alors que maître Johnson se leva à son tour.
-Monsieur le Président, mesdames, messieurs les jurés, c’est donc un rêve, la tuerie n’a pas eu lieu, puisque c’est un rêve que cette pauvre enfant véhicule avec elle depuis tant d’années. Rien n’a eu lieu, ses parents sont toujours en vie et elle a un nouveau petit frère depuis. Mes confrères ont bien compris, ils citent un élément philosophique d’importance, je suis d’accord avec eux. L’assistance murmurait. Le rêve est un élément type de notre vie. Qui n’a pas rêvé d’avoir plus de pouvoirs, plus d’argent ? Certains l’obtiennent, alors l’ont-ils rêvé ? Ceux qui ont obtenu la réalisation de leurs désirs, ont-ils rêvé ? Mesdames et messieurs, Amélie à rêvé de punir le meurtrier de ses parents, elle a porté celui-ci devant la justice. Est-ce toujours un rêve ? Cet homme- là est bien celui qui a mis le feu à la maison après son forfait. Toute la tribu Navajos a aperçu de loin les flammes s’élever dans le ciel, entendu les coups de feu. Ce n’était pas un rêve mais une réalité. Mes confrères ont beaucoup de talent pour transformer une vision, la vision d’une enfant. Il y a douze ans que cet acte a été commis, l’homme a changé, mais pas sa cicatrice, une cicatrice que l’on ne peut oublier. Cet homme est coupable d’avoir participé au massacre de la famille d’Amélie, il doit être puni.
Monsieur le Président, nous attendons votre verdict.
A la sortie du jury isolé durant quatre heures, le Président du tribunal demanda au Président du jury s’ils avaient fait leur choix :
-Oui monsieur le Président les jurés ont voté pour la peine de mort par huit voix contre sept.
Des applaudissements et des bravos ont alors fusé dans le saloon.
Amélie pleurait de toute son âme, ses parents seraient vengés Vince Barley fut pendu le lendemain matin, justice était rendue
Il était temps de rentrer au pays, de penser au mariage, de revoir et d’embraser Akimel D’Odham. Elle alla avec Tohonwo et Slam saluer le shérif, le maire du village et le juge. Le train du soir les embarqua jusqu’à la grande prairie. La population était là au départ du train, agitant les bras. Quelle belle aventure… Et ce n’est pas fini, mariage, retour à Grande Prairie, « sa maison ». Le train quitta Moab dans des sifflements stridents. Sa cheminée crachait une fumée noire, les roues d’acier patinaient sur les rails puis la locomotive se libéra de l’inertie pour filer vers sa destination. Dans le sens du retour, la locomotive, à la fière allure, traînait ses wagons et descendait le canyon en freinant pour éviter une trop grande vitesse. Le paysage, magnifique, défilait au rythme de **la salamandre**. Ce mode de transport allait révolutionner les USA jusqu’à la moitié du vingtième siècle. Il fallut près de deux jours pour atteindre Grande Prairie. Akimel D’Odham attendait sur le quai avec les chefs de la tribu. Tohonwo embrassa son père sur le front. Sa mère se tenait à côté de lui et l’embrassa en le serrant contre elle. Lily, comme Tohonwo, embrassa le vieux chef sur le front.
La cérémonie de mariage fut préparée avec soin. Les festivités allaient durer une semaine, au milieu de la musique de tambours et de fifres. Lily avait invité le maire de Moab, le shérif et le juge, venus accompagnés de leur épouse. Le juge Jim Cartloye avait offert une superbe winchester en souvenir du temps passé à Moab. Lily était habillée d’une robe indienne colorée, sa coiffure ornée d’un plume. Tohonwo était habillé d’un pantalon court en cuir et d’une chemise avec des motifs de chasse en couleur, deux plumes dans sa chevelure lui aussi. Tohonwo enroula Lily dans une couverture et la transporta jusque devant le tipi de Akimel D’Odham, la présenta à son père et entra dans la tente pour faire connaissance. Le lendemain matin les mariés se présentèrent à la famille et à la tribu en se tenant la main devant l’entrée du tipi d’Akimel D’Odham, rayonnant. Sa succession était assurée. Les deux époux lui embrassèrent le front en signe d’amour et d’obéissance. Le mariage de Lily et de Tohonwo était un grand jour. L’amour de Lily pour lui était aussi le remerciement, la reconnaissance qu’elle avait pour ces gens qui l’avaient recueillie et adoptée, jusqu’à finir par être de la famille. Tohonwo prit une lance et la jeta avec précision sur le totem en bois situé à côté du tipi d’Akimel D’Odham. Lily prit son couteau et d’un geste sûr, le plaça juste à côté de la lance. C’était bon signe, Wichnou veillait sur eux.
Les fêtes du mariage terminées, Le maire, le juge et le shérif étaient repartis à Moab, les bras chargés de cadeaux. Heureuse, Lily était passée voir le petit troupeau, agrandi par la naissance d’un petit veau à longues cornes. Les bêtes avaient de l’espace pour paître sans être gênées. Elles avaient de l’herbe à foison et le Colorado procurait leur dose d’eau journalière. Sa maison était superbe, construite suivant ses plans. Elle avait prévu des chambres pour les enfants. Tohonwo avait eu du mal à s’adapter à la maison. Comme son père il fumait la pipe qui donnait une odeur agréable dans la maison. Il courait la prairie à la recherche de bois mort pour la grande cheminée qui chauffait la maison et permettait la cuisson des aliments. Lily adorait cette cheminée de pierre, symbole du confort. Au-dessus de la cheminée, les deux winchesters étaient accrochées, les colts et les étuis étaient remisés dans un tiroir de la chambre. Une photographie, prise le jour de leur mariage, était exposée dans la salle à manger au-dessus du buffet. C’était une vie normale, calme, propice aux sentiments. La vie deMoab était oubliée. Elle avait le sentiment d’avoir retrouvé ses parents auxquels elle pensait souvent après la pendaison de Vince Barley.
Le ventre de Lily s’arrondissait, Tohonwo collait son oreille sur son ventre pour guetter le moindre mouvement, le moindre bruit. Akimel D’Odham était d’humeur joyeuse. Un enfant dans la famille du chef, Vichnou avait pris soin de leur famille… Tamia, la sage- femme chargée de la naissance des bébés dans la tribu avait été appelée cette nuit. Tohonwo et Akimel D’Odham fumaient la pipe devant la maison, nerveux comme un jour de guerre. Tamia sortit sur le perron avec le bébé emmitouflé dans une couverture, et présenta cérémonieusement son fils à Tohonwo, et à Akimel D’Odham son petit-fils. Tohonwo eut envie de danser, mais il s’abstint. Ils entrèrent voir Lily qui s’était endormie. Ils l’embrassèrent doucement sur le front. A son réveil, elle avait autour d’elle tous les chefs de la tribu, Tohonwo lui tenait la main. Ses yeux reflétaient un immense bonheur, elle avait donné un fils à son époux. Il l’appelleraient Gérald, comme le père de Lily, et Awesom, nom indien choisi par Akimel D’Odham .
Le temps passait. Gérald Awesom devenait grand. Il avait déjà quatre ans quand Lily tomba une deuxième fois enceinte à la grande joie de toute la famille. Elle donna de nouveau naissance à un garçon prénommé Tohonwo comme le papa. Tout ce petit monde se portait à merveille. L’école voulue par Lily fonctionnait bien. La famille s’agrandit une nouvelle fois avec une petite fille nommée Tamia. Les années de Moab étaient oubliées. Lily et Tohonwo goûtaient une tranquillité bien méritée. Les années passaient rapidement, Lily allait sur ses quarante ans. Akimel D’Odham était décédé, il avait été un grand chef de guerre, et un grand chef dans la paix et la sagesse. Tohonwo, respecté de tous, l’avait remplacé. A son tour, il était devenu le chef de la tribu navajo
Cette tranquillité allait être perturbée par la politique. Le chef du parti démocrate était venu lui proposer de présenter sa candidature aux prochaines élections. Elle représenterait l’Utah au Congrès. Elle hurla de rire et refusa. Le chef du parti démocrate, John Bashir, lui expliqua patiemment les enjeux de cette élection. L’utah avait besoin de changer, d’aller dans le sens du progrès, mais elle réitéra son refus. Jonh Bashir prit congé, non sans avoir quelques coups à donner. Il n’avait pas tout dit, il ne s’avouait pas vaincu. Lily ne comprenait pas que l’on s’adresse à elle pour siéger au congrès. Il restait sept mois avant les élections. Deux mois avant ce terme, Jonh Bashir revint la revoir. Lily persista dans son refus, mais accepta néanmoins d’aider le candidat démocrate aux élections. Ce fut durant un mois des jours de folie. Le train défilait de gare en gare avec Lily Gâchette aux côtés de Blade Monroé candidat démocrate. Elle avait à nouveau revêtu son costume de cowboy avec ses colts à la ceinture. Sa présence enthousiasmait les foules et l’on criait : Lily ! Blade Monroé fut triomphalement élu, Lily rejoignit sa prairie son époux et ses enfants.
Des prospecteurs vinrent demander l’autorisation de réaliser des recherches pétrolifères sur l’immense territoire indien, recherches qui se révélèrent fructueuses. Lily refusa le permis à cette compagnie mais versa des indemnités pour la dédommager de ses recherches. Tout devait rester dans les mains des Indiens. Mêmes décisions, refus de permis et dédommagement pour l’uranium et le manganèse. Les entreprises n’étaient pas heureuses de s’être fait « flouer », disaient-elles. La terre appartenait à la tribu, elle resterait à la tribu. Les temps changent, le tourisme était en plein essor, beaucoup de gens arrivés en train s’arrêtaient à Grand Prairie pour voir les tipis et les Indiens en costumes. Lily avait préparé dès la sortie du train, un village indien avec des boutiques. Les visiteurs demandaient Lily Gâchette, ils ne la trouvaient jamais, elle était dans la prairie. Qui pouvait la reconnaître en maman indienne, deux bébés dans les bras et parlant le dialecte de la tribu ? Les enfants des touristes la réclamaient aussi avec force. Ainsi Lily avait devancé son temps, elle avait su s’adapter au changement, industrialisation, commerce mondial, transports. Elle était riche, avait investi dans les transports ferroviaires. La tribu lancée par Lily bénéficiait largement des changements historiques opérés au cours du vingtième siècle. Un bel hôtel avait été construit à côté de la gare, retenant à Grande Prairie les touristes qui restaient dorénavant plusieurs jours, assistant aux spectacles de chevaux. Un restaurant, un saloon avait été construit, comme tous les nouveaux bâtiments, sous le nom de Lily Gâchette Compagnie. Le train avait également changé, la locomotive s’était modernisée, elle montait les canyons sans difficulté, avec des wagons plus nombreux, plus modernes, mieux agencés. Il y avait une voiture fumeurs, un wagon -restaurant et des couchettes pour les voyages de plus d’une journée. Le wagon postal était devenu une forteresse imprenable pour le transport des fonds de banque à banque. Le train avait révolutionné les transports du vingtième siècle. Un formidable réseau permettait de rejoindre en un temps record les grandes villes du pays. Lily avait pris conscience que l’aviation deviendrait un élément majeur pour se déplacer loin et vite. Elle avait créé en mille neuf cent douze sa compagnie aérienne, Utah voyages qui deviendrait une grande compagnie après son décès.
Ses deux fils avaient rejoint West- point pour devenir officiers de la nouvelle armée américaine promise à devenir la plus grande armée du monde, capable de défendre le monde libre, une armée dotée d’un matériel de guerre performant. Sa fille Tamia était devenue institutrice à Grande Prairie. Elle était heureuse avec ses petits- enfants. Tohonwo était décédé quatre ans plus tôt. Elle n’était pas seule, entourée de safamille. Ainsi va la vie, l’on commence tout bébé avant de rejoindre Vichnou et ceux pour qui on a compté. Elle avait eu une belle vie, celle de la prairie, celle de défendre la loi, celle d’épouse, de mère, de grand-mère. La seulechose qu’elle regrettait était de ne pas avoir vécu plus longtemps avec ses parents légitimes. Mais la tribu navajo l’avait si bien accueillie ! Et ses enfants lui avaient également donné tout le bonheur possible. La maison qu’elle avait fait construire lui avait permis de loger tout le monde, c’était là que la famille se rassemblait. Dans la grande cheminée le bois brûlait pour le chauffage et la cuisson des repas. Lily était arrivée au bout de son chemin, Vichnou l’appellerait prochainement pour rejoindre Tohonwo et veiller de là-haut sur sa famille. Elle ressentait un grand vide dans son esprit. Ses mains et son visage étaient ridés, mais ses yeux toujours vifs et brillants parlaient pour elle.
Assise sur le rocking -chair devant la porte, elle se balançait au rythme du vent, revoyait Tohonwo fumant sa pipe, tout en cassant du bois pour la cheminée. Elle revoyait les touristes à la recherche infructueuse de Lily Gâchette. Elle revoyait aussi Slam, l’infatigable loup noir parti à la manière des loups… Il s’était isolé dans la prairie, Lily ne l’avait pas retrouvé. Un deuxième loup avait été adopté, surnommé Wash. Il était toujours là, très vieux, mais fidèle défenseur de Lily. Le troupeau de vaches s’était multiplié, fournissant à la tribu, viande et lait. Les chèvres n’avaient pas été abandonnées, elles couraient toujours la prairie. Lily était contente, elle avait réussi à construire un camp de Navajos, paisible et riche. Elle avait presque oublié la langue anglaise, tant elle parlait le dialecte navajo. Soudain, un cri, un appel… Lily ?
-Lily, un homme veut te voir
-Je ne veux voir personne
-Même moi Lily ?
Elle se retourna et reconnu James Calgharey
-Vous, James il y a bien longtemps !
-Oui, Lily je suis venu vous demander l’autorisation d’écrire votre histoire, vous avez failli être sénateur.
-Cela ne m’intéresse pas beaucoup d’autant que connaissant les journalistes, une bonne partie sera inventée.
-Je vous assure que tout sera exact et fidèle à votre vie.
-Bon, James mais dépêchez-vous je suis en fin de vie, j’aimerai lire ce que vous avez écrit sur moi.
-Je n’y manquerai pas, où puis-je trouver un gîte pour quelques jours, le temps de vous écouter et d’écrire. Je vous ferai lire mon épure, ainsi vous pourrez modifier ou supprimer.
-Un gîte, il n’y en pas dit- elle en poussant un éclat de rire, la maison vous accueille James. Elle présenta le journaliste à sa famille. Durant trois jours, elle fit le récit de sa vie à James, qui nota scrupuleusement ce que Lily lui disait. Il revint la voir quatre mois plus tard, le manuscrit terminé. Le soir après- dîner elle lut longuement le manuscrit, le rendit à James avec le sourire.
-Vous croyez que tout ceci va intéresser le public ?
-Sans aucun doute, mon journal va adorer. Vous verrez dans quelques mois ce sera l’évènement du moment : <<La femme qui faillit être sénateur.>>
-Elle sourit dubitative, si James y croyait ?
Une fois James reparti à Mohab, Lily reprit le cours de ses pensées. Les deux mines d’uranium et la mine de manganèse produisaient bien, le puits de pétrole également, Grande Prairie était riche, ses habitants ne manquaient plus de rien. Lily avait mis au point une activité touristique le retour des diligences avec de fausses attaques d’Indiens ou de despérados qui faisaient la joie des touristes. Les colts et les Winchesters tiraient à blanc. Elle avait même ressorti la vieille locomotive Salamanca, la première à être mise en service, sur un morceau de la ligne. Elle avait tout organisé. Les bagarres au saloon, les duels devant le saloon. C’était Dysney avant Dysney ! Elle avait engagé des artistes pour jouer tous ces rôles. Le rôle du méchant était tenu par un grand escogriffe Cliff Anderson qui avait le chic de tomber à terre sous les coups des colts de son adversaire. Il y avait aussi l’alcoolique Pat Bruey, parfait dans son rôle, l’emmerdeur au saloon., et puis aussi Patricia la fille qui jouait à ravir la fille de joie. Elle n’avait pas oublié l’esclave de service, Bud Nadar un grand noir qui répétait comme à l’ancien temps, oui, missé, oui madame, en balayant le plancher du saloon et la serveuse noire que l’on agressait seulement dans le spectacle. Il y avait aussi l’enfant curieux caché derrière le tonneau pour voir et écouter ce que les adultes disaient. Les touristes étaient ravis de toutes ces scènes. La mode défilait à Grand Prairie, les femmes étaient habillées de robes souples et longues et souvent des nœuds dans les cheveux ou des petits chapeaux. Les hommes portaient un pantalon étroit chevauché à la taille par un gilet échancré dans le haut, une chemise avec un col haut et ouvert sur une grosse cravate et une veste longue cintrée à la taille. Lily observait tout cela, tous ces touristes qui faisaient preuve d‘élégance, qui se délectaient de cette mise en scène. Le dix- neuvième siècle était bien terminé, une autre époque était là, elle la vivait chaque jour avec l’arrivée des touristes avec des trains toujours nouveaux.
James revint avec le manuscrit. Elle le lut d’un trait, regararda James et lui dit
-Je suis d’accord, James ne changez rien.
Le tirage a eu un succès monstre, Lily était contente pour James, il voulut l’associer aux droits d’auteurs, elle refusa. Elle se sentait fatiguée, ses yeux lui faisaient mal.
Lily s’éteignit doucement dans sa quatre- vingt- deuxième année pleurée par ses enfants et tous les navajos.
-L’on ne sert pas les indiens au saloon.
-Ce n’est pas un indien, c’est mon frère.
-Je te dis de foutre le camp.
-Tu n’as pas compris. C’est mon frère, nous avons faim, nous voulons
manger.
-L’employé, arme à la ceinture, sûr de son fait, voulut retirer son colt
de l’étui, mais Lily avait déjà rétabli la situation en lui éraflant la main
droite d’une balle de plomb. Présent dans la salle, le shérif cria :
-Stop, pas de bagarre ici. Willy, donnez à manger à ces deux étrangers,
ensuite ils quitteront la ville.
Un énorme steack avec des haricots rouges leur fut servi et pour accompagner
le tout, une bonne bière blanche et du gros pain. Arriva soudain un cow-boy, le
chapeau à l’arrière, l’air supérieur.
-Mais regardez qui est là, une petite friandise pour Jonny.
Slam grogna, ce qui était mauvais
signe…
-Nous allons pouvoir nous régaler, cette petite poulette tombe à point,
elle ne demande qu’à être plumée.
Encore un gros bras qui jouait les terreurs.
-Pousse toi de là si tu ne veux pas finir en chair à saucisses, Slam ne
te fera pas de cadeau
-Mais c’est qu’elle parle bien la poupée jolie. Ton chien, je vais en
faire de la pâtée pour les poissons de la rivière. Joignant le geste à la
parole, il esquissa un geste vers l’étui de son révolver, Slam fit un bond de
deux mètres et lui arracha la main.
Les autres voyous voulurent se saisir de leurs armes.
--ça suffit les rigolos, assez de sang pour aujourd’hui, si vous bougez
je vous fais sauter la cervelle. Allez chercher un docteur pour votre complice.
Le docteur n’avait jamais vu de plaies comme celle-ci. S’il s’en sort il
restera infirme... Aux grands maux, les grands remèdes. La plaie fut cicatrisée
au fer rouge, l’homme hurlant de douleur. Le médecin lui administrait des doses
de Wisky à renverser un régiment de cavalerie. Le shérif ordonna que, le
chariot garé dans l’écurie, Lily, Tohowo et Moss soient enfermés dans une
chambre du saloon pour la nuit. Ils avaient de quoi payer la chambre. Dès le
matin ils avaient à tour de rôle pris une douche froide avant de se diriger
vers une table pour déjeuner. Une tranche de lard avec des œufs, accompagnée
d'une grande tasse de café, leur fut servie par l’employé, toujours aussi
agressif et grognon. Le shérif s’assit à leur table, l’air un peu gêné, stetson
à la main.
-Je voulais vous demander de quitter la ville mais le maire et le juge
m’ont suggéré de vous faire une proposition au vu de vos compétences en matière
de tir... Accepteriez-vous la place de shérifs adjoints? Notre petite ville se
transforme rapidement et avec elle la venue des pistoléros de la frontière en
quête de larcins de tous genres. Seul, je ne peux rien faire. La paie est de
quarante dollars par mois, avec le coucher, les repas et la blanchisserie, sans
oublier les chevaux. Vous bénéficierez des primes sur tous les bandits fichés,
morts, blessés, en prison de votre fait. Tohowo et Lily se regardèrent. Tohowo
cligna des yeux, c’était d’accord. Dans le saloon, dès l’après- midi, devant le
juge et le maire, Tohowo et Lily prêtèrent serment. Le shérif accrocha l’étoile
sur leur vêtement.
Cela paraissait comique, invraisemblable, une gamine de seize ans et un
indien guère plus vieux, pourtant ces deux jeunes porteurs d’armes étaient très
dangereux et capables de faire régner l’ordre à Moab. Dès l’après- midi, le
shérif souffla à Lili :
-Attention voilà un méchant parmi les méchants, Jonh Carvaigh, une brute
épaisse de près de deux mètres de haut, avec un pois chiche en guise de
cervelle, méchant comme un serpent à sonnette, qui s’en prenait aux plus
faibles, et n’hésitait pas à les abattre ! Sûr de sa supériorité, il voulait
montrer sa force et faire régner la peur en tirant au pistolet dans le plafond.
Lily attendit la provocation supplémentaire qui ne devrait pas tarder. La regardant
dans les yeux, il dit :
-Qui c’est celle -là ? Mais si, c’est bien elle, avec son étoile, Lily
Gâchette. Une fille comme shérif, j’aurai tout vu dans ma vie ! Du cirque à bon
marché! Il cria, comme un bonimenteur, faites entrer les clowns et les
acrobates. Où sont les lions et les danseuses ? Je sais, c’est de la
prestidigitation, ne bougeons plus. Lily Gâchette est là. Viens par là, petite
fille, que nous réglions nos comptes, une balle chacun, ça te va ? Lily se
leva, se plaça à dix mètres de Johny, bien droite dans ses bottes de cuir.
-Que voulez-vous John? Casser des tables, vous en prendre aux joueurs ou
aux consommateurs, me tuer ?
-Je vais commencer par prendre l’argent de la caisse, ensuite je
m’occuperai de toi blondinette. Cela faisait rire tout le saloon, Lily était
brune comme les plumes du merle.
-Tu ne feras rien du tout, déboucle ton ceinturon et jette-le par terre
-Ah, ah, elle est bien bonne, Lily ose me demander de jeter mes armes à
terre à moi, John Carvaigh. En même temps, dans un réflexe, il mit la main à
son étui, quand une balle de plomb le projeta rudement à terre, la poussière du
plancher recouvrant son corps.
Cet évènement fut fortement commenté par la population de Moab, John
Carvaigh tué net par Lily. C’était un pistoléro réputé pour sa cruauté et la
rapidité de son tir. La légende de Lily Gâchette, comme l’appelaient les
indiens de sa tribu, allait drainer vers Moab tous les pistoléros du pays.
Lily avait une longue
histoire. Elle avait quatre ans lorsque son père, sa mère et son petit frère avaient
été assassinés par une bande de pillards, qui avait mis le feu à la maison
avant de partir. Lily avait pu se cacher à l’extérieur. Elle n’avait jamais
oublié le visage de l’un d'eux, un grand bonhomme au visage long, tailladé du
front au menton. Elle apprit qu’il racontait une histoire pour se faire valoir
: il aurait reçu cette balafre en combattant un indien, alors qu’en fait, elle
était due à une bagarre de joueurs de cartes dans un saloon.
Recueillie et élevée par des indiens Navajos, à quelques encablures du fleuve
Colorado, Lily leur doit tout, apprend leur langue, leurs coutumes, leurs
traditions. Elle monte à cheval à cru. Le chef de la tribu, Akimel d’Odham,
(les gens de la rivière), l’avait élevée pour qu’elle puisse un jour se venger
des assassins de ses parents. C’était son leitmotiv. A onze ans elle reçut, par
les guerriers qui avaient combattu « les gris », l’apprentissage au
maniement des armes. Ils en avaient ramené un stock : colts, winchesters,
habits de cowboy. Chaque jour, elle s’entraînait avec des colts, qui portaient
l’inscription poinçonnée sur le côté gauche, ayant appartenu à des soldats .
Ils lui enseignèrent la distance de tir qui, à l’époque, était réduite. Les
colts tiraient à quinze mètres maximum, et la winchester à deux cents mètres.
Les premières leçons furent très pénibles pour une petite fille de onze ans.
Elle s’entraînait à soulever à bout de bras une pierre de cinq kilogrammes
jusqu’à ce que cela lui soit devenu facile. Les colts sont lourds, il fallait
compter avec le recul du tir. Il fallait lui inculquer tout cela, et elle
s’exerça cinq années durant. Ses étuis étaient inclinés légèrement vers
l’arrière afin qu’elle puisse extraire plus vite les révolvers. Elle enduisait
chaque jour l’intérieur des étuis avec de la graisse d’ours. Elle était
ambidextre, ce qui la favoriserait face à plusieurs adversaires. Elle passa des
heures et des heures à tirer sur des troncs d’arbres avant de réussir. A seize
ans sa précision était phénoménale. Le chef Akimel D’Odham lui dit :
- Tu as l’âge de te marier Lily, Il faut que tu choisisses ton mari.
-Pour l’instant je pars à la recherche des assassins de ma famille, mais
j’ai déjà choisi, je voudrais me marier avec ton fils Tohonwo.
-Je serais honoré de cette union,
lui dit-il. Tohonwo viendra avec toi et ton loup Slam. Je vous donnerai deux
beaux chevaux, deux mulets et un chariot pour dormir.
Le lendemain, après les adieux à
Akimel d’Odham, ils prirent le chemin de la prairie. Ils ne disposaient pas d’étriers
et d’éperons, à la méthode indienne. Ils chevauchèrent jusqu’à: Moab. C’est
ainsi que la population les découvrit, et apprit qu’elle s’appelait Amélie
Garnier, d’origine française, née dans la prairie. Ses parents avaient fui la
misère sévissant en Europe. La jeune fille était enregistrée sur les registres
de Moab. Un émissaire à cheval avait transmis l’avis de naissance d’Amélie au
juge du comté. L’après- midi, un navajo de passage signala au shérif l’arrivée
d’un convoi de migrants de trente chariots accompagnés de pistoléros. Ils
étaient encore à une vingtaine de kilomètres de la ville. Lily demanda que le
shérif établisse avec la population un barrage de bois et un petit fossé au
bout du village. Des hommes postés sur les toits et derrière la barricade, la
ville était prête à se défendre et à les recevoir dignement. En soirée la
longue caravane arriva devant la barricade.
-Pourquoi cette barrière demanda le chef du convoi ?
-Une simple précaution…
-Nous ne vous voulons aucun mal.
-Entourés de ces tueurs ?
-Ils nous ont défendus pendant le parcours.
-Nous leur demandons de quitter la caravane, d’ôter leurs ceinturons, et
de bivouaquer à la sortie de la ville. Les armes ne leur seront rendues qu’à
leur départ.
L’un des pistoléros refusa de déposer les armes tout en injuriant la
population de Moab
-C’est à vous de voir messieurs, ou vous suivez nos conseils et cela se
passera bien, ou vous refusez et vous le regretterez.
Le shérif, sur les conseils de Lily, était allé chercher des bâtons de
dynamite afin d’éviter à la population de graves problèmes.
Les pistoléros, regroupés dans l’espoir de donner l’assaut, n’avaient
pas fait dix mètres qu’ils sautaient sous l’explosion de la dynamite. Il
restait encore une dizaine d’entre eux, traumatisés par l’effet de l’explosion.
Le silence s’était établi de chaque côté. Le shérif attendait avec Lily. La
décision n’allait pas tarder. Un drapeau blanc fut levé du côté des migrants,
le chef du convoi appela à un cessez-le-feu qu’ils acceptèrent : ils ôtèrent
leur ceinture et déposèrent les armes.
-Bienvenue à Moab leur dit le shérif, installez- vous. Vous manque-t-il
quelque chose ? Pouvons-nous vous aider ?
Les choses s’étaient bien passées. Il fallait les surveiller jusqu’au
matin. Lily et Tohonwo se chargeraient de ce travail. Le lendemain tout était
prêt pour leur départ. Les chariots étaient à la queue leu dans l’attente de
leurs armes, dont les balles avaient été enlevées. Elles leur seraient rendues quand
ils seraient suffisamment loin de Moab. Mais au retour, Lily et Tohonwo furent
attaqués dans le Goat canyon, canyon de la Chèvre. Tohonwo était blessé au bras.
Tous deux se couchèrent aussitôt sur le flanc de leur cheval. Dès le coup de
feu tiré, Slam bondit et se fondit dans l’herbe à la recherche du tireur, bientôt
suivi par Lily et Tohonwo. Des cris et des hurlements déchirèrent l’espace. Quand
ils arrivèrent, le tireur avait le mollet déchiré et la main mutilée. L’homme
était un lâche, un inconnu qui se cachait pour tuer. Les shérifs adjoints le
gênaient pour commettre ses forfaits. Mis en travers sur son cheval, il fut
poussé devant le shérif, soigné par le docteur, et enfermé dans une cellule. Le
juge le condamna à la pendaison. La
blessure de Tohonwo, superficielle, ne nécessita pas de soins particuliers.
L’apparition des pistoléros s’était faite plus rare mais Lily et le shérif
attendaient l’arrivée d’un groupe important de pistoléros mexicains. Grâce à
ses primes, Lily avait fait l’acquisition du tiers des terres de l’Utah,
vendues par le gouvernement pour une bouchée de pain. C’était le moment de
réaliser son plan auprès du juge. Elle céda officiellement toutes ses terres à
la tribu. Les documents étaient entreposés dans un coffre- fort appartenant au
juge. Un double avait été remis à Lily. Elle avait envie de revenir dans sa
prairie, mais elle n’avait pas encore achevé son travail. Elle souhaitait
repartir dans les grands espaces vers Yuma, Austin, Grande Conjonction ( ???)
pour retrouver les assassins de ses parents. Traverser le désert, sortir de
l’altitude de Mohab - mille deux cent mètres- pour aller au Grand Cirque,
traverser les canyons aux nombreuses arches rouges. Les assassins devaient se
trouver dans les parages, cachés dans ce dédale de pierres et de rochers. Il fallait
qu’elle bouge, mais le shérif, le maire de Mohab et le juge l’avaient convaincue
une nouvelle fois d’attendre. L’hiver arrivait, avec un froid vif et sec.
Le bac traversier sur le Colorado allait recevoir un troupeau de deux
cents bêtes qui passeraient en plusieurs fois. Un cowboy était venu prévenir le
patron du bac, c’était une nouvelle difficulté à régler. Le bac prenait
habituellement un chariot et dix hommes. Deux cents bœufs à embarquer, plus les
cowboys, cela ferait une dizaine d’embarquements si tout allait bien. Lily,
Tohonwo descendirent au bord du Colorado avec le shérif et cinq volontaires
armés de Winchesters. Le troupeau arriva dans la poussière et dans les cris des
cowboys. Le chef du troupeau, Steff Ardisson, le plus gros fermier de la région
se présenta au shérif. Après discussion, il fut établi que le troupeau
passerait au rythme de dix bêtes et dix cowboys à chaque fois. Sur la rive, un
établissement servait à boire et à manger. Les cowboys se divisèrent pour aller
dans le petit saloon. L’établissement appartenait également au passeur. Pas de
serveuses, juste des hommes. Il fallut quatre heures pour réaliser le passage
du troupeau. Il y avait beaucoup de courant en raison des pluies tombées dans
la montagne. Les passeurs, professionnels chevronnés, inclinèrent le bac dans
le sens du courant afin d’accélérer sa progression, aidés aussi par les
cordages épais. C’était une technique éprouvée apprise auprès des indiens.
L’évènement craint et attendu arriva avant le passage du dernier bac. Deux
cowboys ivres tiraient des coups de pistolets, risquant de blesser ou de tuer
l’un de leurs compagnons. Lily s’avança doucement et d’une petite voix douce
leur dit :
L’on voit que vous savez tirer, c’est la fête, hein ?
-De quoi tu te mêles petite fleur, laisse-nous rigoler un peu, après
toute cette marche, nous avons soif.
-Vous avez de quoi vous amuser sans tirer des coups de feu.
-Ecoute-nous chérie, fiche-nous la paix. Il fallait qu’ils soient ivres
pour l’appeler chérie, ce n’était pas un terme employé couramment dans l’ouest.
L’alcool annihilait leurs pensées et leur volonté.
-Pourquoi ne ferions-nous pas un concours, interrogea Lily.
-Je suis d’accord, sur quoi devons-nous tirer ?
-Visez la bouteille posée sur ce mur
-Le premier visa et tira à côté, le deuxième eut la même infortune
-Si je gagne, vous arrêtez de tirer, d’accord ?
-D’accord !
-Et Lily descendit la bouteille du premier coup.
-Nous n’étions pas prêts, on recommence.
-Pas du tout. Nous avions passé un accord. Elle ne voulait pas sortir
ses colts, les cowboys n’étaient pas des bandits. Ils venaient de faire deux
cents kilomètres à cheval, ils avaient bu un coup de trop. Elle voulait régler
le problème gentiment, sans violence.
-Je t’ai dit que nous n’étions pas prêts, il sortit son colt, l’agitant
devant Lily.
-Qu’est-ce que tu proposes ?
-Il n’en savait rien !
Tohonwo s’était tranquillement placé dans le dos des deux cowboys, et
avait sorti sa winchester. Les deux hommes s’inclinèrent, levant les bras. Lily
détacha leur ceinture et les conduisit dans le bac avec l’ensemble de leurs
compagnons. C’était ce genre d’actions qu’elle avait à accomplir chaque jour.
Le bac tiré à bout de bras par deux costauds dont le patron, Jimmy Corver, un
sang mêlé, fut arrimé sur l’autre rive. Le troupeau s’étala sur plus de deux
cents mètres le long de la rive du Colorado. Le cuisinier, aidé d’un cowboy,
monta une grande tente de toile percée par endroits pour le dîner. Celui-ci
était toujours pareil, frugal, des tonnes de haricots rouges et de la viande de
bœuf bouillie. C’étaient avec ces haricots que les Mexicains confectionnaient
le chili brûlant au piment. Un problème n’arrivant jamais seul, un cowboy au
galop confirma l’arrivée d’une dizaine de despérados mexicains, toujours avides
de créer des problèmes avec les femmes, avec les joueurs au saloon. A la tombée
de la nuit, les mexicains arrivèrent bruyamment, on entendait qu’eux. L’un,
sans doute le chef, commanda une bouteille de téquila. Lorsque la serveuse
arriva, il en profita pour caresser la cuisse de la demoiselle qui lui renversa
derechef un verre sur la tête. Pris de rage, il la gifla si qu’elle tomba. Le
patron essaya d’arranger le problème, mais il eut le nez en sang. Avec ce genre
d’individus, pas de dialogue possible. Ils souhaitaient provoquer les
problèmes, casser, tirer dans tout ce qui bouge, voler les bouteilles d’alcool,
s’enivrer. Lily était là, elle regardait le pistoléro d’un drôle d’air. Il
avait giflé une femme et c’était comme si c’était elle. José la regarda
méchamment.
-Qu’est-ce que tu as toi, tu n’es pas contente ? Tu crois que ton étoile
me fait peur ? Quand José va quelque part, José est le Roi, il boit de
l’alcool, va avec les femmes comme les fleurs avec les abeilles, toutes les
femmes sont à José. Son comportement était d’une vulgarité incroyable. Je n’ai
pas de limite, ha, ha, ha, son rire était humiliant pour les femmes présentes
au saloon.
-Viens me butiner José, l’on va voir si c’est facile, gros porc !
-L’insulte l’avait rendu fou, et c’était ce qu’avait souhaité Lily, le
rendre furieux.
-Tu n’es qu’un porc, un gros porc, tu sens mauvais, tu pues, il y a
combien de temps que tu ne te sois pas lavé ?
José pensait être le maître du monde, même dans son domaine, mais il ne
l’était pas. Un minable malfrat analphabète, prétentieux et vindicatif. José
décida de mettre ses menaces à exécution, mit la main sur son étui de révolver.
Il n’eut pas le temps de sortir le colt de son étui, s’écroula à terre sous le
projectile de Lily en soulevant une couche de poussière. Ses hommes voulurent
s’en mêler, Slam mordit cruellement l’un des pistoléros, Tohonwo et Lily
tirèrent conjointement ce qui eut pour effet de liquider presque toute la
troupe de Mexicains. Il en restait deux qui se rendirent immédiatement. Le juge
mit rapidement fin à l’histoire des Mexicains en les envoyant au bagne de Squaw
Walee pour deux ans.
La construction de la
ligne de chemin de fer avançait vite. Le gouvernement de l’Utah avait recruté
des ouvriers chinois à Macao et Taiwan. Les longues nattes et le chapeau de
paille pointu de ces Chinois étonnaient les populations locales. Ces derniers
travaillaient vite, et aussitôt leur salaire versé, achetaient une boutique et
s’installaient à leur compte, tenant une épicerie ou une laverie. La gare de Moam
était en construction. C’était un miracle, vu le trajet emprunté par la ligne,
sur des chemins escarpés, dans les canyons. Rectifiés suivant les calculs des
ingénieurs, deux ponts de bois surplombaient le Colorado et le train était
arrivé ainsi à //Moab// sous les drapeaux, la fanfare et les bravos de la
population, avant de poursuivre sa route vers San Francisco. Lily conseilla au
shérif d’embaucher deux shérifs adjoints supplémentaires : le chemin de
fer allait apporter de nouvelles complications. Un train arrivait l’après-
midi, repartait le soir, composé d’un wagon- restaurant, un wagon couchettes,
une voiture passagers ainsi qu’un wagon pour les animaux et en plus, une fois
par semaine, un wagon postal. Dans le train de l’après- midi, Lily, Tohonwo et
Slam étaient sur le quai en repérage. Un homme en descendit avec un vêtement
neuf, une veste noire sur un gilet rouge éclatant, un chapeau noir à bords
rigides et un double étui à la ceinture. Il ne semblait pas être des plus
sympathiques, une dangereuse caricature de western. Lily s’approcha et lui
demanda :
-Bonjour, bienvenue à Moab. Vous comptez rester longtemps dans notre
ville ?
-Je ne sais pas encore, cela dépendra des circonstances.
-Bien, j’espère que vous vous plairez chez nous.
Lily se méfiait, il avait l’air d’un tueur à la gâchette facile, ce
genre d’individus qui ne plaisantait pas. Ils aimaient être admirés, (ils se
regardaient souvent dans la glace du saloon) tant pour leur tenue que pour
leurs propos. A la table de jeux, il se mit à la roulette, et peu de temps
après, il commença à protester, laissant entendre que la roulette était
truquée. Il abandonna le jeu et monta dans sa chambre. C’était une bonne chose.
Ils auraient la paix ce soir. Il faudrait le surveiller tous les jours où qu’il
soit, c’était un poison.
Le lendemain, un
brouillard noyait toute la ville. Après la tranche de lard et les œufs frits, et
un bon bol de café noir pris au saloon dès le réveil, Lily, Tohonwo,
accompagnés de slam, décidèrent de prendre la température de la ville. La
population les salua comme d’habitude. Il faisait frais, un petit vent coulis
courait dans les canyons et s’enroulait autour de l’église. Lily avait noué un
foulard autour de son cou. Ils firent à pied le tour de Moab. Le soleil déjà
haut faisait fuir le brouillard retranché dans les vallées. Déjà l’heure de
déjeuner. L’employé leur servit de grosses saucisses avec ces sempiternels
haricots rouges, un volumineux morceau de pain et de la bière blanche. L’homme
bien habillé, le dandy aux colts astiqués arriva au saloon, les dents blanches
et le sourire figés. Lily le regarda aimablement. Bonjour monsieur Slim Samson,
c’est bien ainsi que l’on vous appelle ? Le shérif d’Austin nous a prévenus de
votre arrivée. Bienvenue à Moab. Nous ne savons toujours pas ce que vous venez
y faire ? Il regarda Lily et lui dit
-Effacer tous ceux qui me gênent.
-Cela devrait faire beaucoup de monde monsieur Slim Samson.
-Non, juste une ou deux personnes.
-C’est bien, ce ne sera pas une hécatombe !
-Non, mais après je serai devenu le tireur le plus rapide de l’ouest,
l’on me fera une statue à Austin.
Oh là, que d’orgueil Monsieur Slim Sanson, faudrait-il encore que vous
réussissiez votre coup ?
-Oui, je suis très assuré, je vais où le vent me guide, mais toujours le
bon vent.
-Tiens, tiens, l’on dirait que je devrais être la prochaine cible, non ?
-Vous êtes, parait-il, imparable au pistolet, vous visez plus vite qu’un
vol d’hirondelles. ( ?)
-Vous me jetez des fleurs, monsieur Samson.
-Que diriez- vous d’un duel à seize heures cet après-midi ?
Difficile de refuser dans ces circonstances. Cela passerait pour une
dérobade, une fuite devant ce matamore.
Elle prit une douche, si elle devait disparaiîre, elle voulait arriver
devant Vichnou dans ses habits neufs.
Seize heures. Toute la population était là, Slim l’attendait, toujours paré
de sa veste noire, de son tricot rouge et de son chapeau noir à bords rigides,
le sourire indélébile (j’aurais dit imperturbable ?) . Lily arriva d’un
pas tranquille. Devant le saloon, il y avait suffisamment d’espace pour un
duel. Le shérif avait la peur au ventre, ce slim avait une terrible réputation.
Lily se mit de côté pour éviter le soleil encore haut, Slim s’arrêta à une
dizaine de mètres de Lily, campé bien droit dans ses bottes de cuir noir,
tellement sûr de lui. Ils se regardèrent, Slim tourna légèrement sur lui-même,
il chuta brutalement et lourdement à terre, transpercé par une balle de plomb
en plein coeur. Lily était blessée au bras gauche. Il tirait rapidement, ce
Slim, mais une fraction de seconde moins vite que Lily. Au saloon, Lily fut
soignée par le docteur qui, après lui avoir administré une dose de laudanum,
lui retira la balle de plomb logée dans le biceps du bras gauche.
-Vous ne pourrez plus tirer du bras gauche Lily, le muscle a été touché.
- Grace à Dieu il me reste le droit. Tohonwo a eu peur, il n’en a rien
dit, mais tout le temps du duel, sa transpiration et les battements de son cœur
s’étaient accélérés.
Les choses changeaient
très vite à Moab. Le train transformait le village, avec l’arrivée de
commerçants, des gens de la ville qui cherchaient à s’installer dans ce décor
de western, entre le Colorado, les canyons et les arcs de pierres rouges. Des
voyous de petites semaines aussi, mais rien à voir avec Slim Samson. Des petits
voleurs, des maquereaux, des Don Juan frelatés recherchant de riches
héritières. Le village allait se transformer très vite, l’on était à l’orée du
vingtième siècle, et la ruée vers l’ouest était terminée. L’époque des
diligences s’éteignait avec les lignes de chemin de fer qui reliaient les USA
du nord au sud. Adieu les bandits de grand chemin, les as du révolver, c’était
au tour des petits et pâles voyous. Lily savait qu’elle avait fait son temps. Seule
la recherche de l’assassin de ses parents la motivait encore. Elle comptait sur
Vichnou pour l’aider. L’hiver était toujours là, avec un froid sec, perturbé
par un petit vent. Le travail ne manquait pas toutefois : rétablir
l’ordre, réconcilier les voisins, veiller à la paix était une œuvre de chaque
instant.
- Shérif, shérif, venez vite, Jo le bûcheron veut tuer James. Encore un
différent à régler
Joby, qu’est-ce qu’il a ?
-Ce malfaisant lance ses moutons dans ma forêt, ces monstres bouffent
les écorces et les arbres meurent. Vous pouvez voir vous-même les dégâts que
ces prédateurs occasionnent.
-Jim pourquoi n’amenez-vous pas vos moutons dans la prairie. J’ai autre
chose à faire que de m’occuper de problèmes de voisinages aussi futiles.
C’était ce type de problèmes que les shérifs avaient à résoudre. Chris
devrait verser dix dollars à Joby pour le préjudice. Un tout autre problème
arriva avec le train suivant. Le wagon postal avait été dévalisé, l’employé des
postes et les deux gardiens avaient été tués. Le juge envoya immédiatement Lily
et Tohonwo dans eagle canyon, le canyon de l’aigle. Ce wagon était accroché une
fois par semaine, et jamais le même jour, justement pour éviter ce genre de
situation. L’attaque ne pouvait être perpétrée que dans ce canyon, où la pente
était difficile à monter pour la locomotive. Lily se posait également une
question. Qui avait renseigné ces bandits de l’accrochage du wagon postal ?
L’attaque avait été rapide et bien préparée. Vers le milieu de la pente, de
fortes traces étaient visibles sur le sol. L’on avait traîné un coffre dans la
montée et un autre dans la descente vers le point d’eau pour égarer les
enquêteurs. L’un des coffres avait été chargé en pierres pour l’alourdir, pour
que l’on ne puisse faire la différence. Astucieux ! L’autre trace allait
jusqu’au point d’eau et là, plus rien, disparition mystérieuse de toute trace. Slam
grognait, c’était un appel, et à cents mètres de là, de nouveau, apparaissait la
trace bien visible des quatre roues d’un chariot. Ils avaient transporté
jusqu’au chariot le coffre. Ni vu ni connu, sauf pour Slam. Ils continuèrent à
suivre les traces prudemment, car ils devaient être surveillés. Ils entrèrent
dans une série de canyons sans découvrir quoi que ce soit. C’était mystérieux.
Ils s’arrêtèrent, réfléchissant à la situation, et décidèrent de remonter
jusqu’aux dernières traces. Il y avait bien un kilomètre. Que des cailloux… Les
outlaws devaient bien connaître les lieux pour disparaître ainsi au milieu de
roches rouges. Tohonwo resta figé un instant, fixant intensément une partie de
la paroi rocheuse, songeuse. Lily, cria-t-il
-Regarde là, la paroi de la montagne, tu vois ?
-oui, les traces sont visibles, la roche a été dégradée, ils ont monté
le chariot et les chevaux à l’aide d’un treuil et de cordes solides. Le chariot
a marqué durablement les roches du canyon.
-Les indiens appellent cet endroit la grotte aux ours, elle communique
au même niveau avec un chemin de la prairie.
-Les gredins avaient préparé leur coup depuis longtemps. Par le chemin
adjacent, ils avaient accédé à la grotte, placé le treuil avec les cordes pour
soulever le chariot et les chevaux le moment venu.
La hauteur de la grotte par rapport au chemin du canyon était
importante, environ cinquante mètres et ils ne pouvaient pas se diriger vers la
prairie sans faire un très long détour. Il fallait prévenir l’armée au fort de
la Prairie. Il y avait trente kilomètres à chevaucher pour rejoindre le fort.
Il fallut une journée entière pour se présenter au commandant du fort, Sigmud
Lafrenchie, sorti de West Point depuis peu, et nommé nouvellement. La guerre de
sécession étant finie depuis de longues années, son rôle était d’administrer
cette partie de l’immense pays qu’était l’Utah et de faire la police s’il y
avait lieu. L’arrivée de Lily, Tohonwo et Slam le laissa interloqué, il ne
s’attendait pas à se trouver devant une toute jeune fille, un indien et un loup
noir. Il avait été prévenu par télégraphe du meurtre des employés de la poste
et du vol du coffre, mais il ne pensait pas être impliqué dans la recherche de
ces outlaws.
Le lendemain matin,
une partie du régiment de cavalerie, avec en tête des cavaliers Sigmud
Lafrenchie et Georges Wilson, géographe du régiment, guida Lily et ses
complices à travers la prairie, à la recherche des bandits. La présence du
géographe était primordiale, car lui seul connaissait grâce à ses cartes les
possibilités de cachettes des bandits. Arrivés à la grotte aux ours, ils
entrèrent sans rien découvrir. Georges Wilson dit :
-Le chemin à gauche vous ramènera à Moab par les canyons, à droite il
traverse la prairie avec une multitude de villages non répertoriés et des
villages indiens qui pourront nous renseigner.
La prairie était vaste, avec des centaines de kilomètres à parcourir. L’Idaho
était le pays limitrophe à l’Utah. Le commandant Sigmud Lafrenchie écouta le
géographe, il se dirigea vers la droite. Il avait enfin une aventure à se
mettre sous la dent. Son service administratif au fort de la Prairie
l’ennuyait, il n’avait pas vu sa carrière militaire de cette façon. Là il
pourrait mettre enfin les connaissances acquises à l’école militaire au service
de la Nation en traquant des outlaws dangereux. Le général avait été prévenu,
tout était bien fait, dans les règles ! Pas de fourgon accompagnateur,
l’alimentation se ferait auprès des villageois, juste de l’eau dans des bidons,
l’armée pourvoirait au dédommagement des populations. Douze cavaliers bien
entraînés, vétérans de la guerre contre le sud, accompagnaient le commandant,
rendant verts de jalousie leurs compagnons restés au fort. Eux-mêmes étaient
satisfaits de cette campagne, souffrant de la monotonie des casernes. Ils auraient
la possibilité de sortir de l’infantilisme administratif qui les condamnait à
lever et baisser le drapeau, à saluer le commandant et balayer les lieux
communs. Les militaires étaient confinés dans les casernements à des tâches
indignes de leurs engagements, cela se reflétait dans leur comportement :
refus d’obéir, mollesse dans leurs actions d’où sanctions, dégradations
nombreuses. Certains casernements les employaient même à la construction de
nouvelles routes. Le commandant Sigmud Lafrenchie s’était attaché le capitaine
Morvan Gorwin, héros de la guerre entre le sud et les bleus, combattant
courageux, discipliné, intelligent, qui le seconderait efficacement dans les combats
contre les outlaws. Cette nomination plaisait aux cavaliers qui voyaient en
Morvan Gorwin le signe du respect de Sigmud Lafrenchie envers ses subalternes.
Les jeunes officiers fraîchement sortis de West Point étaient vus comme des
promus d’une classe sociale n’ayant rien en commun avec la troupe et les
sous-officiers. C’était généralement vrai. Sigmud Lafrenchie voulait échapper à
cette image, il s’était rapproché de Lily et Tohonwo avec lesquels il buvait le
thé plusieurs fois par jour. Ils avançaient quotidiennement d’une trentaine de
kilomètres, de façon à ne pas crever les chevaux. Le deuxième jour ils
arrivèrent dans un tout petit village d’une dizaine d’habitants, non répertorié
dans l’Etat de l’Utah. Le géographe demanda à celui qui semblait être le chef
le nom du village, il n’y en avait pas. Morvan Gorwin proposa le nom de son
interlocuteur Joseph Morisson, le village s’appellerait donc Morisson Village.
Il releva les coordonnées géographiques du lieu, hauteur de onze mètres, latitude et longitude qu’il nota
consciencieusement pour les remettre à l’Etat- Major. Celui-ci se chargerait de
mettre la carte à jour. Il avait effectivement vu passer sans s’arrêter un
chariot et sept hommes. Les outlaws avaient deux jours d’avance, c’était peu,
mais c’était également beaucoup, il ne fallait pas qu’ils atteignent l’Idaho, où
la juridiction empêcherait Lily et Tohonwo d’agir, n’ayant aucun pouvoir dans
un autre Etat. Seule l’armée continuerait son travail quel que soit l’Etat où
il opérerait. Ils arrivèrent à un village plus important, pas répertorié non
plus, dit le géographe. A chaque fois la prudence était de mise. Tohonwo avait
remarqué une chose qui semblait importante et en avisa Sigmud Lafrenchie :
un chariot très abîmé sur un côté avec des traces de pierres collées sur le
bois. C’était incontestablement le chariot des fuyards. Le commandant eut le
geste tant attendu, il mit la main sur son front, les soldats se déployèrent
dans le campement comme pour mesurer la surface du village auquel ils avaient
donné le nom de Crazzy Village. Ils s’adressèrent à celui qui semblait être le
chef, Jonathan Smith. Morvan Gorwin nota le nom de ce village et prit ses
instruments de mesure. Ce village se situait à vingt- quatre mètres de hauteur,
c’était toujours la plaine. Il enregistra soigneusement la latitude et la
longitude. Il n’eut pas le temps de les transcrire sur son cahier, quand d’un
seul coup, l’enfer s’ouvrit. Quatre soldats s’écroulèrent, fauchés par la
mitraille des outlaws, et Morwan fut blessé à la cuisse. Heureusement que le
commandant avait prévu le coup, ses soldats étaient disséminés dans le village.
La réplique fut immédiate, de nombreux outlaws tombèrent et ne purent se
relever, fauchés par la mort. Pour ne pas tomber dans une guerre de tranchées
de longue durée, le commandant disposait de bâtons de dynamite susceptibles de
hâter la fin de la bataille. Lily et Tohonwo avaient la charge de lancer les
bâtons sur les agresseurs pendant que les soldats continuaient de tirer. Slam
allait aider à la réalisation de cette action. Le loup s’élança sur les
assaillants regroupés derrière l’abreuvoir, la peur les fit se lever d’un bond.
Lily lança un bâton, au risque de blesser Slam qui s’était promptement replié.
L’explosion retentit, faisant disparaître six outlaws. Ceux qui restaient en
vie levèrent les bras et se rendirent. La dynamite est un outil efficace. Le
commandant leur passa les bracelets. Les soldats tués au combat furent enterrés
avec les hommages de leurs camarades. Les outlaws furent mis dans une fosse
commune à une centaine de mètres du village. Le commandant visita le chariot. Le
coffre était bien là, les bandits attendaient que le temps passe pour profiter
de leur butin.
Le commandant Sigmud
Lafrenchie décida de revenir au point d’eau et de reprendre le train jusqu’à Mohab,
où les malfaiteurs devaient être jugés. Il permit à ses soldats de boire de la
bière, ils l’avaient bien mérité ! Revenus à Moab, Lily, Tohonwo et Slam
retrouvèrent leur ordinaire. L’argent et le coffre furent remis à la banque par
le commandant, heureux de cette opération. De nouvelles consignes de sécurité
devaient être mises en place. Le procès, comme d’habitude, eut lieu au saloon.
Une toile était tendue devant le bar. Ce procès dura deux jours, les avocats de
la défense dépensèrent beaucoup d’énergie pour défendre les accusés, mais le
verdict attendu par la population de Moab tomba à dix- sept heures le
lendemain .Le jury avait voté la pendaison. Justice fut faite. Le
géographe du régiment Morvan fut soigné par le docteur à //Moab//. Sa blessure devrait
le faire souffrir encore quelques semaines puis disparaitrait ensuite, aidée
par le laudanum.
La banque avait
réfléchi à une nouvelle méthode de sécurité pour le transport des fonds. Elle
avait fait sa propre enquête sur les employés susceptibles de vendre des
informations, mais n’avait aucune certitude. Ses soupçons se portaient sur celui
qui recevait le message de départ du wagon de la banque. C’était un homme peu
bavard, mais que l’on avait vu avec des étrangers boire de la bière et recevoir
subrepticement une enveloppe, renseignements fournis par le barman du saloon.
Il faudrait continuer à l’employer et changer les plans chaque semaine. Une
semaine le coffre serait remis aux chauffeurs de la locomotive en faisant
croire qu’il était dans le wagon- restaurant, ainsi de suite, pour obliger les
bandits à prendre des risques. L’armée investirait trois ou quatre soldats dans
le wagon bidon, supposé contenir le coffre.
Le commandant retourna au Fort Prairie, heureux d’avoir pu aider à la
capture de ces bandits, mais le régiment était amputé de deux de ses soldats,
tués par la racaille. Lily, Tohonwo et Slam reprirent leur service. Durant leur
absence, les deux suppléants avaient eu du travail avec deux pistoléros, ils
avaient bien réglé les problèmes, l’un était au cimetière, l’autre en prison en
attendant son jugement. C’était bien pour la suite, ils avaient fait preuve de
cran et de courage : le shérif pouvait avoir confiance en eux. Dans ces
petites villes qui se transformaient à vue d’œil, il fallait une police pour veiller
sur la sécurité des concitoyens. Ce matin, la révolution est arrivée à //Moab// :
une automobile à essence est apparue dans les rangs de la ville, pour la
première fois. Toute la population, massée dehors, aperçut ce véhicule appartenant à James Calgharey, journaliste du
Post, venu s’installer à Mohab qui faisait un bruit à cabrer tous les chevaux
de la ville. //Moab// avait maintenant un journal officiel et son journaliste
attitré. Le premier titre du post de Moab était : LA TROUPE VICTORIEUSE DES
TUEURS DU TRAIN EST REVENUE A MOAB. La population avait applaudi le retour de
Lily Gâchette et de Tohonwo accompagnés de la troupe commandée par le
commandant Sigmud Lafrenchie. Les habitants, soulagés, applaudissaient, les
outlaws ne seraient plus des assassins et un danger pour la ville. Une photo
illustrait la page. C’était une prose de journaliste, dithyrambique, souvent
fausse, transformée pour vendre. Il faisait son métier.
Le shérif avait reçu une information délicate : l’arrivée d’une
bande armée d’une centaine d’anciens membres de William Quentrill, l’assassin
de la tuerie de civils de Lawrence au Kansas, mort à Louisville le 6 juin 1865
au soulagement de beaucoup. Mais à sa mort, d’anciens membres avaient continué
les pillages et les tueries sur le territoire des Etats- Unis. Dès
l’information connue, le commandant Lafrenchie à la tête de ses troupes arriva.
La population fut soulagée. Il restait une semaine avant l’arrivée de ces
mercenaires. Le commandant avec le maire et le juge, en accord avec Lily et
Tohonwo, construisirent des barrages de bois et de fils barbelés au-dessus de
fossés larges et profonds tout autour de la ville. Il fit également édifier
quatre tours à chaque bout du village dotés d’une mitrailleuse à manivelle
amenée du fort Prairie. Mitrailleuses conçues en mille huit cent soixante et un
par l’ingénieur Gatling. Deux autres mitrailleuses avaient été postées à
l’intérieur du périmètre de Moab. La défense du village était assurée. Ces
mitrailleuses de l’intérieur du périmètre seraient sous la responsabilité de
Lily et Tohonwo. Tout avait été préparé pour contrer l’offensive des pirates de
Quentrill. Le maire avait obtenu l’adhésion de toute la population pour
défendre le village. En plus des mitrailleuses Gatling, le commandant Sigmud
Lafrenchie avait pris soin d’entreposer des bâtons de dynamite, susceptibles de
causer beaucoup de dégâts dans les rangs des assassins.
Vingt et une heures. Les assassins de Quentrill étaient devant les
portes de Moab, étonnés de ce dispositif de défense et décidés à passer à
l’attaque le lendemain matin. La bataille serait violente. La population avait
été appelée au calme, invitée à ne pas se précipiter sous les balles des
assaillants. Les cavaliers de Quentrill s’élancèrent à l’aube contre les
fortifications de fortune, se heurtèrent aux barbelés et aux barricades en bois
qu’ils incendièrent, et firent un cercle de feu tout autour de //Moab//. Là les
attendaient les soldats du régiment de Sigmud Lafrenchie. Les mitrailleuses à
manivelles sur le haut des tours, et celles manœuvrées par Lily et Tohonwo,
hachèrent les combattants qui ne s’attendaient pas à cela. Ils n’avaient pu
entrer dans //Mohab//, ils avaient perdu la moitié de leurs combattants. Durant
la nuit, le commandant donna l’ordre d’employer la dynamite. Les outlaws à
Quentrill étaient pratiquement en déroute. Les explosions redoublaient en jetant
le doute sur la prise de Moab. La nuit, le commandant donna l’ordre d’allumer
les barricades pour que le feu éclaire les assaillants. Leurs chevaux pris de
panique s’enfuyaient dans la prairie. Les feux projetaient la lumière sur les
assaillants pris sous le feu des mitrailleuses et de la dynamite. De l’équipe de
Quentrill, il ne restait qu’une dizaine malgré l’appel à l’arrêt des combats du
commandant. Le lendemain matin allait être difficile, les assaillants iraient
jusqu’au bout. De toute façon, ils savaient qu’ils seraient jugés et exécutés.
Ils n’avaient plus rien à perdre. Lily était écoeurée de cette situation, où la
tuerie cette fois -ci serait du fait de l’armée, de la population, d’elle-même
et de Tohonwo. Même si c’était des tueurs, elle n’acceptait pas cette idée. Le
commandant lança l’halali. Une cinquantaine de cavaliers s’élancèrent. Pas de
quartier, pas de demi-mesure : tous les Quentrill furent abattus au fusil,
au révolver. Lily était triste et ne disait mot. Elle était consciente que le
village avait échappé au danger, que l’intervention du commandant Sigmud
Lafrenchie avait sauvé le village. Consciente, oui, mais surtout triste de ne
pas avoir eu d’autre solution que ce massacre programmé et exécuté.
De très mauvaise humeur, elle passa une triste journée. Pas question de
venir la chatouiller. Elle se retira dans la maison du shérif pour réfléchir et
tenter de retrouver une bonne conscience. Au juge qui vint la féliciter pour
son action, elle répondit par un simple hochement de tête. Les terrassiers
eurent du travail, creuser des tombes pour les sept soldats tués et une grande
fosse commune pour les outlaws. Les menuisiers ne chômaient pas non plus,
fabriquant rapidement un cercueil en bois pour les soldats qui reposeraient éternellement dans les terres de
//Moab//. Le pasteur bénissait les soldats aux tombes fleuries par la
population et la fosse commune où reposaient tous les bandits. C’était quand
même un jour de fête. Etre libéré de la peur était une opportunité pour laisser
éclater sa joie, boire un peu plus que d’habitude, sauf pour le régiment. Lily
n’arrivait pas à calmer sa mauvaise humeur et envoyait promener tout le monde y
compris Tohonwo qui faisait silence. Cette humeur massacrante se répercutait
également sur le shérif et le juge qui ne comprenaient pas Lily, alors que tout
le village était en fête, heureux que ces bandits aient disparu de la
circulation. La tranquillité de retour, on ne parlerait plus des hommes de
Quantrill sauf au passé. La ville allait renaître à la paix, à la prospérité,
au travail dans un esprit neuf et apaisé. ---revoir) Le régiment de Sigmud
Lafrenchie avait rejoint Fort Prairie. Cette intervention à la tête de son
régiment à //Moab// lui avait permis de décrocher une distinction, la médaille.
Lily, Tohonwo toujours à ses côtés, s’était calmée, et surveillait la commune
d’un œil exercé, Slam présent lui aussi. Un cowboy passa près du shérif pour
lui signaler qu’un bœuf s’était noyé dans le fleuve Colorado, le courant étant
trop fort. La vente n’avait pas encore eu lieu avec tous ces évènements, le
juge prévoyait son déroulement la semaine suivante. Il fallait le temps
d’annoncer et de se préparer. Les enchères sont un gros morceau. Il faudrait assurer
la sécurité du troupeau et des acheteurs. Lily et Tohonwo en achèteraient dix,
dont un taureau, pour alimenter la tribu en viande et en lait. Les bêtes partiraient
ensuite par le train jusqu’à la gare d’Akimel D’Odham. Du fait de cette
attente, les cowboys s’adonnaient à l’alcool, des bagarres éclataient souvent
pour un rien, réglées par les adjoints du shérif. En ville, le saloon était
ouvert très tard la nuit, les tables de jeux drainaient un public pas toujours
raisonnable. Les filles s’éclipsaient lors des problèmes qui survenaient avec
des consommateurs ivres ou mécontents de leur table de jeu. Elles se
réfugiaient dans une salle derrière les rideaux, réservée aux spectacles. Le
pianiste était lui aussi une cible privilégiée, il fuyait dès les premiers
coups de feu. Le saloon était un territoire autonome par rapport au village. Les
problèmes devaient être vite réglés pour éviter des duels. Lily intervenait
souvent et rapidement dans les conflits. Elle ne laissait pas dégénérer les
problèmes, son colt obtenait rapidement justice. Elle était obligée très
souvent de blesser son interlocuteur pour avoir la paix. Le docteur intervenait
contre paiement du blessé, pas question que la ville le rétribue pour ce genre
de blessures. Il restait encore quelques individus qui cherchaient la bagarre
avec Lily, soit sous l’emprise de l’alcool soit sous l’emprise de la colère.
Quel que soit le litige, Lily répondait au problème, elle blessait son
interlocuteur à la main, au bras ou à la cuisse. Ces individus étaient expulsés
derechef de la ville, accompagnés par deux shérifs adjoints jusqu’aux limites
du territoire. Il fallait qu’on le sache : la loi était appliquée à Moab.
Une fois, un olibrius entra au saloon à cheval en tirant des coups de feu, Lily
l’étendit définitivement, il tomba de cheval, occis par une balle de plomb. Il
y a plein d’anecdotes à raconter. Un cowboy avec une sale gueule, une barbe
longue et sale avait réussi à prendre en otage une danseuse de l’établissement.
Elle n’avait pas envie de finir dans son lit. Il la menaçait en lui mettant son
colt sur le cou. Si tu bouges, toi l’étoilée, je l’envoie en enfer. C’était
direct, il s’adressait à Lili, il cherchait la provocation, le moyen de tirer.
Il savourait cet instant. Lily s’était mise à l’abri derrière le comptoir. Elle
n’aimait pas ces situations où elle se trouvait en situation difficile. Elle ne
pouvait pas tirer sans risquer de toucher la danseuse. Celle-ci, paniquée,
pleurait : Avait-elle mérité cela ? Elle ne pourrait rien faire sans
risquer de tuer d’une manière où d’un autre la danseuse du saloon. Tohonwo
était bloqué également, sa winchester ne servait à rien dans ces conditions.
Slam attendait son moment. Tapis sous une table, il observait les agissements
de l’outlaw. C’était le moment, l’homme avait baissé son bras, Slam bondit,
l’homme ne put rien faire, son cou était déchiré par Slam, il n’en sortirait
pas, c’était trop tard. Lily acheva l’homme d’un coup de révolver. La jeune
fille s’écroula par terre en hoquetant. Pourquoi moi, disait-elle en répétant
la question ? Le corps du forcené fut traîné dehors, le menuisier s’occupa de
lui. Ce n’était pas à elle qu’il en voulait, mais à Lily qui n’avait rien pu
faire. Heureusement que Slam était là ! Tout ceci serait rapporté dans la
légende de Lily Gâchette. Toutes ces anecdotes faisaient les beaux jours de
James Calgharey, ses pages se vendaient comme des petits pains. L’hiver
touchait à sa fin. Plus qu’un mois avant l’arrivée du printemps. Le mois de
Janvier était le plus froid, le plus rude. Ensuite la température serait plus
clémente jusqu’au mois d’octobre.
Shérif, shérif nous venons de retrouver deux hommes de la bande à
Quantrill, nous les avons attachés au lavoir, à la vue de la population. Lily,
Tohenwo et Slam y coururent. Ils avaient échappé au massacre, s’étaient faufilés
dans les herbes pour tenter de s’enfuir. Quand Lily arriva sur les lieux, elle
eut un haut- le- cœur en voyant le visage de l’un d’eux, c’était l’un des
assassins de sa famille. Il avait grossi, mais sa cicatrice parlait pour lui.
Détachés du lavoir, ils furent conduits à la prison. Lily frappa à la porte du
juge et lui dit :
J’ai un sérieux problème. Je vous avais signalé que j’étais à la
recherche des assassins de mes parents, j’ai ici l’un deux : sa cicatrice
est indélébile, c’est bien lui. Je ne connais pas son nom et je n’ai pas la
preuve de ce que j’avance en dehors de ce souvenir d’enfance.
Nous allons faire durer le procès
Lily, il restera enfermé un mois s’il le faut, il faudra qu’il parle.
Vous voyez, monsieur le juge, dit Lily, j’aurais pu l’abattre, mais je
préfère qu’il soit condamné par la justice.
L’homme, Vince Barwel, impliqué dans différents meurtres, ne parla pas
jusqu’au jour de l’audience, où il fut défendu par deux maîtres du barreau
d’Austin. Lily reçut l’appui de maître Johnson, sur le conseil de James
Calgharey, le journaliste. Maître Johnson venait de New York précédé d’une
réputation flatteuse. Le procès s’ouvrit le lundi à huit heures précises. La
salle était pleine, toute la population s’était déplacée. Le président de
séance appela ses assesseurs, le juge et les avocats de chaque partie. Le
procès pouvait commencer. Maître johnson se leva et fit remarquer que le jury n’avait
pas été présenté au public, pas plus que l’accusé ni l’accusatrice. C’était une
entorse inacceptable à la bonne tenue d’un procès. Le Président en convint et
rectifia les manques. Les quinze jurés furent donc présentés, et tous furent
acceptés. L’accusatrice, miss Amélie Garnier, dite Lily Gâchette, et Vince
Barwel, l’accusé qui niait toute participation à ce massacre, furent également
présentés. Maître georges Bardwin et maître Clarence Bound, avocats de la
défense se moquaient de maître Johnson et de ses interventions dès le début de
séance.
-Monsieur le Président puis-je vous demander de confisquer les armes portées
par les jurés et les membres de la salle ?
Protestation parmi les jurés.
-Pas d’armes pendant un procès ! Chaque intervention doit rester libre
et non contrainte, sous la menace d’un pistolet. Merci monsieur Président.
Celui-ci énonça le rappel des faits: Miss Amélie Garnier avait quatre
ans quand des outlaws avaient assassiné ses parents et son frère puis mis le
feu à la maison. Amélie avait pu s’échapper sans être brûlée. Elle avait aperçu
le visage de l’un des bandits, le dénommé Vince Barley. Ce visage ne l’avait
plus quittée depuis.
Est-ce bien cela ?
Oui monsieur le Président.
J’ajoute un détail important, ce visage était tailladé du front au menton. Il
faisait croire que cela s’était produit au cours d’un combat avec un indien, or
le shérif a confirmé que c’était au cours d’une rixe dans un saloon. Mesdames,
messieurs, vous pouvez voir ce visage difficile à oublier.
Monsieur Vince Barley, vous niez être l’un des tueurs de sa famille ?
Oui, je n’ai jamais pénétré dans cette maison. Cette jeune fille raconte
n’importe quoi, à l’époque j’étais à Grande Conjonction. Je n’avais aucune
raison de m’en prendre à cette famille
Lily avait décidé de rester calme malgré les mensonges de l’assassin.
Vous continuez de nier le meurtre de ses parents alors qu’elle a vu et
gardé en mémoire votre visage avec cette cicatrice.
Maître Georges Bardwin se leva et dit, se tournant vers la salle :
Je crois sincèrement que cette jeune fille a rêvé et cultivé cette
histoire jusqu’à maintenant. C’est connu, la science nous donne des formules :
-Comme en art, il n’existe pas de progrès dans la connaissance du rêve,
pas de capitalisation, pas ou guère d’acquêts, mais une longue théorie, un
interminable cortège où, à tout moment et partout, l’on a su ce que l’on allait
prouver demain. Ce n’est que rêve, rien que du rêve monsieur le Président.
Maître Clarence Bound se leva à son tour : J’approuve l’analyse de
maître Bardwin, cette jeune fille est traumatisée par un évènement qui a
bouleversé sa vie d’enfant, et qui a marqué son esprit à tel point qu’elle a
inventé une image, et c’est l’image de Vince Barley.
Ils se regardèrent tous les deux, comme si c’était gagné ! Lily prit la
parole et dit :
-je ne rêve pas, je ne peux plus rêver à la suite de cet assassinat, je
suis privée de rêves, je sais que c’est ce triste individu qui a participé au
meurtre de mes parents.
Le problème, mademoiselle Amélie, c’est que vous ne pouvez pas prouver
qu’il était l’un des assassins.
-Je l’ai reconnu à sa balafre.
Cela ne suffit pas mademoiselle, il nous faut des preuves, des témoins
C’est alors que maître Johnson se leva à son tour.
-Monsieur le Président, mesdames, messieurs les jurés, c’est donc un
rêve, la tuerie n’a pas eu lieu, puisque c’est un rêve que cette pauvre enfant
véhicule avec elle depuis tant d’années. Rien n’a eu lieu, ses parents sont
toujours en vie et elle a un nouveau petit frère depuis. Mes confrères ont bien
compris, ils citent un élément philosophique d’importance, je suis d’accord
avec eux. L’assistance murmurait. Le rêve est un élément type de notre vie. Qui
n’a pas rêvé d’avoir plus de pouvoirs, plus d’argent ? Certains
l’obtiennent, alors l’ont-ils rêvé ? Ceux qui ont obtenu la réalisation de
leurs désirs, ont-ils rêvé ?
Mesdames et messieurs, Amélie à rêvé de punir le meurtrier de ses
parents, elle a porté celui-ci devant la justice. Est-ce toujours un rêve ?
Cet homme- là est bien celui qui a mis le feu à la maison après son forfait.
Toute la tribu Navajos a aperçu de loin les flammes s’élever dans le ciel,
entendu les coups de feu. Ce n’était pas un rêve mais une réalité. Mes
confrères ont beaucoup de talent pour transformer une vision, la vision d’une
enfant. Il y a douze ans que cet acte a été commis, l’homme a changé, mais pas
sa cicatrice, une cicatrice que l’on ne peut oublier. Cet homme est coupable
d’avoir participé au massacre de la famille d’Amélie, il doit être puni.
Monsieur le Président, nous attendons votre verdict.
A la sortie du jury isolé durant quatre heures, le Président du tribunal
demanda au Président du jury s’ils avaient fait leur choix :
-Oui monsieur le Président les jurés ont voté pour la peine de mort par
huit voix contre sept.
Des applaudissements et des bravos ont alors fusé dans le saloon.
Amélie pleurait de toute son âme, ses parents seraient vengés.
Vince Barley fut pendu le lendemain matin, justice était rendue
Il était temps de rentrer au pays, de penser au mariage, de revoir et
d’embraser Akimel D’Odham. Elle alla avec Tohonwo et Slam saluer le shérif, le
maire du village et le juge. Le train du soir les embarqua jusqu’à la grande
prairie. La population était là au départ du train, agitant les bras. Quelle
belle aventure… Et ce n’est pas fini, mariage, retour à Grande Prairie, « sa
maison ». Le train quitta Moab dans des sifflements stridents. Sa cheminée
crachait une fumée noire, les roues d’acier patinaient sur les rails puis la
locomotive se libéra de l’inertie pour filer vers sa destination. Dans le sens
du retour, la locomotive, à la fière allure, traînait ses wagons et descendait
le canyon en freinant pour éviter une trop grande vitesse. Le paysage,
magnifique, défilait au rythme de **la salamandre**. Ce mode de transport
allait révolutionner les USA jusqu’à la moitié du vingtième siècle. Il fallut
près de deux jours pour atteindre Grande Prairie. Akimel D’Odham attendait sur
le quai avec les chefs de la tribu. Tohonwo embrassa son père sur le front. Sa
mère se tenait à côté de lui et l’embrassa en le serrant contre elle. Lily, comme
Tohonwo, embrassa le vieux chef sur le front.
La cérémonie de
mariage fut préparée avec soin. Les festivités allaient durer une semaine, au
milieu de la musique de tambours et de fifres. Lily avait invité le maire de //Moab//,
le shérif et le juge, venus accompagnés de leur épouse. Le juge Jim Cartloye avait
offert une superbe winchester en souvenir du temps passé à //Moab//. Lily était
habillée d’une robe indienne colorée, sa coiffure ornée d’un plume. Tohonwo
était habillé d’un pantalon court en cuir et d’une chemise avec des motifs de
chasse en couleur, deux plumes dans sa chevelure lui aussi. Tohonwo enroula
Lily dans une couverture et la transporta jusque devant le tipi de Akimel
D’Odham, la présenta à son père et entra dans la tente pour faire connaissance.
Le lendemain matin les mariés se présentèrent à la famille et à la tribu en se
tenant la main devant l’entrée du tipi d’Akimel D’Odham, rayonnant. Sa
succession était assurée. Les deux époux lui embrassèrent le front en signe
d’amour et d’obéissance. Le mariage de Lily et de Tohonwo était un grand jour.
L’amour de Lily pour lui était aussi le remerciement, la reconnaissance qu’elle
avait pour ces gens qui l’avaient recueillie et adoptée, jusqu’à finir par être
de la famille. Tohonwo prit une lance et la jeta avec précision sur le totem en
bois situé à côté du tipi d’Akimel D’Odham. Lily prit son couteau et d’un geste sûr, le plaça juste à côté de la lance.
C’était bon signe, Wichnou veillait sur eux.
Les fêtes du mariage
terminées, Le maire, le juge et le shérif étaient repartis à Moab, les bras
chargés de cadeaux. Heureuse, Lily était passée voir le petit troupeau, agrandi
par la naissance d’un petit veau à longues cornes. Les bêtes avaient de
l’espace pour paître sans être gênées. Elles avaient de l’herbe à foison et le
Colorado procurait leur dose d’eau journalière. Sa maison était superbe,
construite suivant ses plans. Elle avait prévu des chambres pour les enfants.
Tohonwo avait eu du mal à s’adapter à la maison. Comme son père il fumait la pipe
qui donnait une odeur agréable dans la maison. Il courait la prairie à la
recherche de bois mort pour la grande cheminée qui chauffait la maison et
permettait la cuisson des aliments. Lily adorait cette cheminée de pierre,
symbole du confort. Au-dessus de la cheminée, les deux winchesters étaient
accrochées, les colts et les étuis étaient remisés dans un tiroir de la
chambre. Une photographie, prise le jour de leur mariage, était exposée dans la
salle à manger au-dessus du buffet. C’était une vie normale, calme, propice aux
sentiments. La vie deMoab était oubliée. Elle avait le sentiment d’avoir
retrouvé ses parents auxquels elle pensait souvent après la pendaison de Vince
Barley.
Le ventre de Lily
s’arrondissait, Tohonwo collait son oreille sur son ventre pour guetter le
moindre mouvement, le moindre bruit. Akimel D’Odham était d’humeur joyeuse. Un
enfant dans la famille du chef, Vichnou avait pris soin de leur famille… Tamia,
la sage- femme chargée de la naissance des bébés dans la tribu avait été appelée
cette nuit. Tohonwo et Akimel D’Odham fumaient la pipe devant la maison,
nerveux comme un jour de guerre. Tamia sortit sur le perron avec le bébé
emmitouflé dans une couverture, et présenta cérémonieusement son fils à Tohonwo,
et à Akimel D’Odham son petit-fils. Tohonwo eut envie de danser, mais il
s’abstint. Ils entrèrent voir Lily qui s’était endormie. Ils l’embrassèrent
doucement sur le front. A son réveil, elle avait autour d’elle tous les chefs
de la tribu, Tohonwo lui tenait la main. Ses yeux reflétaient un immense
bonheur, elle avait donné un fils à son époux. Il l’appelleraient Gérald, comme
le père de Lily, et Awesom, nom indien choisi par Akimel D’Odham .
Le temps passait. Gérald Awesom devenait grand. Il avait déjà quatre ans
quand Lily tomba une deuxième fois enceinte à la grande joie de toute la
famille. Elle donna de nouveau naissance à un garçon prénommé Tohonwo comme le
papa. Tout ce petit monde se portait à merveille. L’école voulue par Lily
fonctionnait bien. La famille s’agrandit une nouvelle fois avec une petite
fille nommée Tamia. Les années de //Moab// étaient oubliées. Lily et Tohonwo
goûtaient une tranquillité bien méritée. Les années passaient rapidement, Lily
allait sur ses quarante ans. Akimel D’Odham était décédé, il avait été un grand
chef de guerre, et un grand chef dans la paix et la sagesse. Tohonwo, respecté
de tous, l’avait remplacé. A son tour, il était devenu le chef de la tribu
navajo.
Cette tranquillité allait être perturbée par
la politique. Le chef du parti démocrate était venu lui proposer de présenter
sa candidature aux prochaines élections. Elle représenterait l’Utah au Congrès.
Elle hurla de rire et refusa. Le chef du parti démocrate, John Bashir, lui
expliqua patiemment les enjeux de cette élection. L’utah avait besoin de
changer, d’aller dans le sens du progrès, mais elle réitéra son refus. Jonh
Bashir prit congé, non sans avoir quelques coups à donner. Il n’avait pas tout
dit, il ne s’avouait pas vaincu. Lily ne comprenait pas que l’on s’adresse à
elle pour siéger au congrès. Il restait sept mois avant les élections. Deux
mois avant ce terme, Jonh Bashir vint la revoir. Lily persista dans son refus,
mais accepta néanmoins d’aider le candidat démocrate aux élections. Ce fut
durant un mois des jours de folie. Le train défilait de gare en gare avec Lily
Gâchette aux côtés de Blade Monroé candidat démocrate. Elle avait à nouveau
revêtu son costume de cowboy avec ses colts à la ceinture. Sa présence
enthousiasmait les foules et l’on criait : Lily ! Blade Monroé fut
triomphalement élu, Lily rejoignit sa prairie son époux et ses enfants.
Des prospecteurs vinrent demander l’autorisation de réaliser des
recherches pétrolifères sur l’immense territoire indien, recherches qui se
révélèrent fructueuses. Lily refusa le permis à cette compagnie mais versa des
indemnités pour la dédommager de ses recherches. Tout devait rester dans les
mains des Indiens. Mêmes décisions, refus de permis et dédommagement pour
l’uranium et le manganèse. Les entreprises n’étaient pas heureuses de s’être
fait « flouer », disaient-elles. La terre appartenait à la tribu,
elle resterait à la tribu. Les temps changent, le tourisme était en plein
essor, beaucoup de gens arrivés en train s’arrêtaient à Grand Prairie pour voir
les tipis et les Indiens en costumes. Lily avait préparé dès la sortie du
train, un village indien avec des boutiques. Les visiteurs demandaient Lily
Gâchette, ils ne la trouvaient jamais, elle était dans la prairie. Qui pouvait la
reconnaître en maman indienne, deux bébés dans les bras et parlant le dialecte
de la tribu ? Les enfants des touristes la réclamaient aussi avec force. Ainsi
Lily avait devancé son temps, elle avait su s’adapter au changement,
industrialisation, commerce mondial, transports. Elle était riche, avait investi
dans les transports ferroviaires. La tribu lancée par Lily bénéficiait
largement des changements historiques opérés au cours du vingtième siècle. Un
bel hôtel avait été construit à côté de la gare, retenant à Grande Prairie les
touristes qui restaient dorénavant plusieurs jours, assistant aux spectacles de
chevaux. Un restaurant, un saloon avait été construit, comme tous les nouveaux
bâtiments, sous le nom de Lily Gâchette Compagnie. Le train avait également
changé, la locomotive s’était modernisée, elle montait les canyons sans
difficulté, avec des wagons plus nombreux, plus modernes, mieux agencés. Il y
avait une voiture fumeurs, un wagon -restaurant et des couchettes pour les
voyages de plus d’une journée. Le wagon postal était devenu une forteresse imprenable
pour le transport des fonds de banque à banque. Le train avait révolutionné les
transports du vingtième siècle. Un formidable réseau permettait de rejoindre en
un temps record les grandes villes du pays. Lily avait pris conscience que
l’aviation deviendrait un élément majeur pour se déplacer loin et vite. Elle
avait créé en mille neuf cent douze sa compagnie aérienne, Utah voyages qui
deviendrait une grande compagnie après son décès.
Ses deux fils avaient
rejoint West- point pour devenir officiers de la nouvelle armée américaine promise
à devenir la plus grande armée du monde, capable de défendre le monde libre, une
armée dotée d’un matériel de guerre performant. Sa fille Tamia était devenue
institutrice à Grande Prairie. Elle était heureuse avec ses petits- enfants. Tohonwo
était décédé quatre ans plus tôt. Elle n’était pas seule, entourée de sa
famille. Ainsi va la vie, l’on commence tout bébé avant de rejoindre Vichnou et
ceux pour qui on a compté. Elle avait eu une belle vie, celle de la prairie,
celle de défendre la loi, celle d’épouse, de mère, de grand-mère. La seule
chose qu’elle regrettait était de ne pas avoir vécu plus longtemps avec ses
parents légitimes. Mais la tribu navajo l’avait si bien accueillie ! Et ses
enfants lui avaient également donné tout le bonheur possible. La maison qu’elle
avait fait construire lui avait permis de loger tout le monde, c’était là que
la famille se rassemblait. Dans la grande cheminée le bois brûlait pour le chauffage
et la cuisson des repas. Lily était arrivée au bout de son chemin, Vichnou
l’appellerait prochainement pour rejoindre Tohonwo et veiller de là-haut sur sa
famille. Elle ressentait un grand vide dans son esprit. Ses mains et son visage
étaient ridés, mais ses yeux toujours vifs et brillants parlaient pour elle.
Assise sur le rocking -chair
devant la porte, elle se balançait au rythme du vent, revoyait Tohonwo fumant
sa pipe, tout en cassant du bois pour la cheminée. Elle revoyait les touristes
à la recherche infructueuse de Lily Gâchette. Elle revoyait aussi Slam,
l’infatigable loup noir parti à la manière des loups… Il s’était isolé dans la
prairie, Lily ne l’avait pas retrouvé. Un deuxième loup avait été adopté,
surnommé Wash. Il était toujours là, très vieux, mais fidèle défenseur de Lily.
Le troupeau de vaches s’était multiplié, fournissant à la tribu, viande et
lait. Les chèvres n’avaient pas été abandonnées, elles couraient toujours la
prairie. Lily était contente, elle avait réussi à construire un camp de
Navajos, paisible et riche. Elle avait presque oublié la langue anglaise, tant
elle parlait le dialecte navajo. Soudain, un cri, un appel… Lily ?
-Lily, un homme veut te voir
-Je ne veux voir personne
-Même moi Lily ?
Elle se retourna et reconnu James Calgharey.
-Vous, James il y a bien longtemps !
-Oui, Lily je suis venu vous demander l’autorisation d’écrire votre
histoire, vous avez failli être sénateur.
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