LA VOLEUSE DE LUNE
Tiré de chroniques de mon village et d'ailleurs
LA VOLEUSE DE LUNE 2
Sans bruit avec soin, l’aube vêtue d’un
manteau blanchâtre cotonneux couvrait la campagne. Elle cachait soigneusement le
croissant de lune qu’elle venait de dérober dans la clarté festive du jour. Elle
disparut aussi soudainement qu’au moment de son larcin. Le jour, son complice orgueilleux
et capricieux arborait son médaillon d’or qu’ii agitait au gré des heures.
L’oued transportait ses eaux jusqu’à
la mer en serpentant entre les forêts d’eucalyptus, les champs et les prés. Il
caressait même la petite mosquée du douar placé là par les hommes de la terre.
Un enfant guidait ses moutons le long de
la berge baguette à la main. Plus loin, une centaine d’oliviers aux feuilles
vert pâle prospéraient plantés en rangs espacés.
Le médaillon brillait jusqu’au fond
du ciel, le jour exposait ses richesses, une légère brume nappait sa couverture
bleue. J’essayais de le séduire en interprétant les signaux de quelques nuages
passagers, leurs formes, avaient elles une signification particulière ? Je me laissais aller au pays des rêves. Je
revoyais cette inconnue juchée sur son chariot tiré par un petit âne au nez
blanc. Elle semblait grande, un foulard de couleur sur la tête, une robe de
même couleur retroussée jusqu’aux mollets, assise sur le banc du chariot, elle
s’infiltrait dans le monde agité du souk sans peur des heurts toujours
possible, tant la circulation était difficile. Debout sur le pont de l’oued, adossé
à la margelle, je la regardais passer sans doute avec trop d’insistance,
pourtant elle m’adressa un sourire et disparut dans le tohu-bohu du marché.
Les coquelicots
avaient envahi les champs de blé aux tiges courtes, laissant des tâches couleur
de sang sur le paysage. Un petit vent venu de l’océan s’amusait à organiser des
vagues sur les branches des arbres et les maïs naissants. Les différentes
couleurs de la végétation donnaient du relief à la plaine fertile. Les fumées aspirées
dans les cheminées de l’usine à sucre, noires et malodorantes étaient recrachées
dans le ciel comme un panache soulignant pourtant sa beauté !
Le four en terre était bourré de brindilles et de feuilles
d’eucalyptus en feu, Rachida s’activait à entretenir soigneusement le brasier.
Le feu chauffait la terre du four sur tous ses côtés. Rachida avait auparavant
pris beaucoup de temps à pétrir la pâte, à confectionner des pains ronds
qu’elle s’appliquait à percer à l’aide d’une fourchette pour éviter qu’ils
gonflent exagérément lors de la cuisson et en les séparant soigneusement par
morceaux identiques. Elle referma l’orifice du four par une tôle recouverte d’une épaisseur de longs tissus usés et mouillés
qui fermaient soigneusement l’entrée du four pour entretenir une humidité
ambiante. Arabie protégé du soleil sous sa grande Thérésa à pompons de laines multicolores,
déambulant derrière ses moutons, les encourageant de la voix, salua et passa
près de Rachida et du four sans s’en
approcher.
Une file de chariots s’alignait sur la route, revenant du
souk au trot avec les femmes et les enfants jusqu’aux douars respectifs. Les
plus jeunes d’entre elles sautaient et
riaient en plaisantant du chariot encore en marche après avoir donné
quelques dirhams au cocher de fortune, souvent de jeunes enfants. Les douars se trouvaient généralement loin de la route, elles avaient
beaucoup à marcher encore. Les tous jeunes enfants étaient portés sur le dos
retenus par un grand foulard noué sur le ventre ou la poitrine, ils
s’endormaient la tête contre une épaule bercés par les pas réguliers de la
maman. Les maisons de torchis étaient restées brutes, quelques unes seulement
avaient été peintes à la chaux. Seules les petites mosquées émergentes au
milieu des douars étaient construites en briques. Des figuiers
de barbarie bordaient les chemins, leurs
curieuses feuilles larges, épineuses et piquantes en forme de raquette, il naissaient
à leur extrémité des fleurs rouge vif où naîtrons des fruits, Tchimbou,
Akermus. Les figues de barbarie sont à
prendre avec précaution, avec des gants tant ces fruits aux abords sympathiques
sont blessant par leurs fines épines.
Le médaillon d’or avait trouvé sa place tout en haut du
firmament à la verticale des champs et des oueds. Il se déplaçait vite et je m’en
rendais compte à sa position désormais
angulaire avec l’Emir le grand eucalyptus du douar, lieu de rendez vous des
voisins et voisines abrités à l’ombre de ses branches. A tour de rôle, les
femmes préparaient le thé à la menthe servi sur une petite table basse en
plastique, chacun s’asseyait par terre devisait des petits problèmes
journaliers et absorbait le thé brûlant servi dans des verres décorés.
Arabie, toujours coiffé de sa Thérésa refaisait surface assis
sur son âne bâté et chargé de fagots pour allumer son four. Il interpellait
l’assemblée d’une voix forte. Descendu de sa monture, attachée à un piquet, il
s’assit lui aussi par terre pour prendre le thé traditionnel avant le repas. Le
soleil poursuivait sa course, l’angle s’était aiguisé, déplacé pour rejoindre bientôt
l’aube en catimini.
Ce matin, un mouton a été sacrifié, les pattes entravées la
tête tournée vers la Mecque, il eut la gorge tranchée. Dépouillé, Aïcha armée
d’un long couteau effilé sépara les tripes du reste de la viande. Le mouton fut
coupé en deux dans le sens de la longueur. Les membres furent coupés, d’abord
les gigots, puis les pattes de devant avant
d’attaquer les côtes coupées en morceaux quatre par quatre. C’était
vendredi, jour du couscous, une patte avant fut coupée en tronçons pour mettre
dans la semoule. Le couscous est tout un art, le vendredi est un jour
particulier, quand tous les hommes sont à la mosquée, les femmes préparent le
repas. Les légumes bien nettoyés, grattés et coupés donneront au court-bouillon,
son goût particulier. Les morceaux de potiron, les carottes, les pommes de terre, le
chou, les navets jetés dans la couscoussière, donneront en plus du spectacle du tagine en terre décoré en ornant
la semoule de couleurs attrayantes et odorantes.
Une autre fois, les gigots enrobés dans du papier
aluminium rôtiront dans le four en
terre, allumé et surveillé par Rachida. Les couscous et les gigots au four alimenteront
la frénésie des papilles, ah, le plaisir de communiquer autour d’une table !
Toute la famille sera là et quelques voisins, Arabie aussi. Des cônes de sucre en poudre agglomérée
seront offerts avec des litres de soda. Les figues du jardin, tendres et
sucrées mettront un terme aux repas, Habdoulilah !
Le bruit du motoculteur au travail chassait les chants
d’oiseaux et les roucoulements des pigeons. Said traçait dans le jardin un
sillon propice à la plantation de pommes de terre, de tomates ainsi que des
semis d’haricots. Ce jardin avait demandé beaucoup de travail sur cette
parcelle de terre jamais travaillée vierge de toutes plantations. Avant le
motoculteur, toutes les plantations d’arbres avaient été effectuées à la barre
à mine pour y creuser le logement des arbres, oliviers, figuiers, orangers,
citronniers, pêchers et cerisiers. Le fumier des moutons ayant servi d’engrais
naturel. Au bout de quelques mois les arbres avaient pris leur essor. Quel
plaisir de se lever le matin et de constater la floraison des arbres, ainsi que
les feuilles vertes tendres ou foncées,
fleurs blanches, fleurs roses, qui donneront naissance à des fruits.
Aujourd’hui, la volonté de créer un potager est très forte, la terre est une
amie, difficile certes, mais toujours distributrice de richesse. Said était
fier de sa petite maison et de son bout de terre.
Ce matin, Said avait sorti sa moto ornée
d’images auto collantes du club de foot de Barcelone. Sa fille à cheval sur la
selle tenait son père solidement par la taille. Devant l’école, elle descendit
pour rejoindre ses amies. Said la surveillait, quand il fut sûr qu’elle était
entrée dans l’établissement scolaire, il fit pétarader son engin comme pour
impressionner les parents. Comme d’habitude son casque était attaché au guidon,
le mettre sur la tête le gênait. Il était temps de rejoindre l’usine à sucre
pour commencer son travail. En ce moment c’était la période de la canne à sucre,
plus tard viendra la betterave. Des dizaines et des dizaines de camions, de
tracteurs tirant également des remorques
s’affichaient sans complexe sur la route goudronnée et stationnaient
attendant leur tour devant l’usine. Les cannes étaient pesées, broyées et
pressées pour en tirer le nectar fertile en sucre. Le travail était pénible,
les douleurs dorsales et des épaules conséquences occasionnés par les nombreux
portages effectués dans la journée. En rentrant le soir, Said prenait une
douche chaude, faisait sa prière et s’allongeait sur le divan. Salma sa fille
ainée s’occupait alors de son père. Chaque soir, à son retour, elle lui massait
longuement les épaules et le dos. Rachida préparait toujours soigneusement les
repas, Said venait en coup de vent le midi pour manger le tagine du jour,
sardines grillées avec des tomates, poulet accompagné de pommes de terre,
viande de bœuf très cuite avec des carottes, des petits pois ou des haricots
verts, des bifteck de dinde avec de la salade. Le soir les restes étaient
servis mais il n’était pas rare que Rachida confectionne en plus du riz ou des
pâtes avec de la viande hachée, Said et les enfants ne devaient pas avoir
faim ! Le pain confectionné dans le four en terre et le lait cru, tiré de la
vache le matin même complétait les menus.
Une vieille télévision trônait sur un meuble bancal, toute la
famille se délectait des épisodes à n’en plus finir des feuilletons turcs. Le
jour de matchs de foot alors, pas question de parler, les femmes s’isolaient
dans le salon.
Un jour, la famille d’Abdelkader se présenta chez Said et
Rachida, les bras chargés de cadeaux. Moment important, le père d’Abdelkader
venait demander la main de Shelma pour son fils, celui-ci l’avait remarqué à de nombreuses reprises au
souk. Shelma et Abdelkader avaient été évincés provisoirement de la pièce, le
temps que les discussions préliminaires soient
terminées. La famille d’Abdelkader était une famille connue et respectée pour
sa respectabilité et sa foi en Dieu. Said et Rachida étaient d’accord pour l’union
de leurs enfants, si Salma l’acceptait ? Avant de faire entrer les
enfants, Rachida demanda quel était le montant de la dot versée par
Abdelkader ? Mohamed, le père d’Abdelkader proposa dix mille dirhams.
Cette somme parut suffisante à Said et Rachida. Les enfants revenus, Said
demanda à Shelma si elle acceptait d’épouser Abdelkader. Elle rougit, toute
sotte de confusion et avec une toute petite voix donna son accord, Abdelkader
vint l’embrasser chastement sur le front. Il fut convenu qu’Abdelkader
viendrait loger une semaine dans la maison de Said et Rachida pour faire
connaissance avec la famille et sa future épouse. Il coucherait dans le
salon sur un divan. Il en sera de même
pour Salma. C’était un accord partagé par deux familles respectables, le
mariage se fera dans deux mois Inch Allah.
La grande tente berbère colorée fut dressée dans le pré, une
estrade de bois vite clouée servirait aux musiciens. Les femmes de la famille
s’unirent pour confectionner le repas. C’était un gros travail, gâteaux, tagine
avec poulets en sauce cuits à la cocote. Les invités, les familles, les amis, les
voisins arrivèrent par détachements en chariots tirés par des chevaux pour la
plupart d’entre eux ! Les musiciens étaient sur place bien longtemps avant
les invités, Les tambourins emplissaient l’atmosphère de sons rythmés reliés
par le chant de la flûte en roseau et le violon marocain. La tente était
maintenant pleine à craquer, les invités s’asseyaient dans l’herbe en se hélant
les uns les autres avec des éclats de rires. Salma attendait dans une voiture
mise à sa disposition à quelques mètres de la guitoune. Abdelkader arriva
majestueux sur un cheval blanc richement harnaché, il resta un moment à côté de
la voiture, puis descendit de cheval. Il ouvrit la portière et tendit la main à
son épouse pour l’aider à sortir. Elle était resplendissante, rayonnante. Ils
firent quelques pas vers la guitoune, à ce moment, les pères respectifs vinrent
prendre le bras de leur enfant et les conduisirent sous la tente accueillis par
les youyous de la centaine d’invités, puis Salma et Abdelkader s’assirent sur
la banquette richement décorée pour recevoir les compliments. Au bout de
quelques temps huit hommes en tenue rouge coiffés d’un tarbouche de même
couleur et de bottes courtes décorées s’approchèrent des mariés avec des
fauteuils spacieux, rembourrés de coton
recouvert de soie. Chacun monta dans un fauteuil munis de brancards à l’avant
et à l’arrière, eux aussi stylisés. Les hommes en rouge s’emparèrent en chœur
prestement des brancards et les posèrent sur leur épaule. Les jeunes mariés
naviguèrent ainsi tout autour de l’assemblée jusqu’au centre de la tente, là,
les hommes en rouge d’un commun accord firent sauter les fauteuils sur leurs
épaules, les mariés subirent en souriant les sauts successifs et d’être
projetés hors de leur coussin.
Les parents appelèrent les invités à se diriger vers la
dizaine de tables rondes pour déguster le poulet en sauce après avoir servi des
douceurs sucrées présentées et proposées dans des paniers. Les photographes avaient officié depuis le
début, des centaines de photographies avaient été prises ainsi que plusieurs
heures de vidéos. L’orchestre jouait debout sans interruption, les invités
dansaient bras levés sur les rythmes de la musique arabe. Autour du kamân, le violon arabe, les autres
instruments s’accouplaient parfaitement harmonieusement, rehaussés par le chant
aigu de la flute en roseau. Deux chanteuses aux longs chevaux noirs retenus en
chignon par des épingles de couleurs, les yeux bordés de khôl, vêtues de magnifiques
robes bleues, amples, ouvertes au niveau des genoux, décorées de broderies et
de perles leur permettaient de se déplacer aisément pendant les chants et les
danses. La musique typique attendue résonna sous la tente, les chanteuses se
transformèrent en danseuses, d’un geste elles dénouèrent leur chignon, leurs
cheveux descendirent jusqu’aux reins, elles agitèrent la tête dans tous les
sens, leurs cheveux flottèrent comme la crinière d’un cheval au galop. Sans
crier gare, elles s’élancèrent sur le long tapis rouge et exécutèrent de
concert un saut périlleux en se rétablissant avec grâce sous les yeux des
invités ravis de cette prestation tant attendue ! Les mariés avaient disparu,
pressés de se connaître. Petit à petit les chevaux furent à nouveau attelés
pour prendre le chemin du retour.
Le lendemain matin au réveil, Rachida s’enquit auprès de
Salma des nouvelles de sa nuit de noces. La table dressée, la famille proche
goûta aux fruits du jardin, aux gâteaux sucrés au miel d’eucalyptus, aux
beignets maison et au thé versé dans des grands verres. Les discussions
allaient bon train ponctuées d’éclats de rire sur la vie à venir de Salma et
Abdelkader. Les jeunes mariés restaient encore réservés l’un à côté de l’autre.
Salma avait revêtu une robe blanche, légère qui lui descendait jusqu’aux
chevilles, un foulard également blanc noué avec élégance autour de la tête. Durant
une semaine, les familles se côtoyèrent et pour certains de leurs éléments se
découvrirent un peu mieux.
Salma et Abdelkader habiteront ensuite chez les parents d’Abdelkader,
qui avaient aménagé une chambre en attendant de construire un petit bâtiment en
briques offrant un meilleur confort et leur laissant une certaine
indépendance !

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