L’amour c’est comme l’orthographe
L’amour c’est comme l’orthographe
Le
souk s’étendait sur une bonne partie de la Médina, coincé contre les fortifications
de briques de terre jaune. D’innombrables ruelles étroites sillonnaient le
quartier, coupées à angles droits de ruelles encore plus étroites. Territoires
incontestables et incontestés de cyclistes et cyclomotoristes zigzaguant entre
la foule et les tabourets posés au bord des échoppes. Une foule considérable
arpentait à petits pas les ruelles du souk en allées et venues frustrantes.
Chaque produit avait son empire : la viande, les volailles, les légumes,
les produits laitiers, les œufs, les vêtements, les chaussures… Les bayyaz 17 vous interpellaient
devant leurs échoppes pleines à craquer.
Moi, je cherchais un jabador 14
à mon goût dans cette circulation difficile du souk aux vêtements qui pendaient
par dizaines, suspendus sur des cintres. Cette façon de me diriger me
fatiguait, j’avais l’impression d’avoir couru dix kilomètres ! Une échoppe
m’intriguait par le physique du bayyaz assis sur un tabouret bas à l’entrée de
l’échoppe. Il paraissait sortir directement du dix-septième siècle avec un
estomac volumineux qui remplissait son jabador, une longue barbe rouge teintée
au henné ; il ne lui manquait que le sabre des pirates du Bouregreg pour compléter
l’image. Quand il m’interpella en se levant du tabouret, j’eus à faire face à
un géant, un colosse de chairs et d’os qui aurait pu fracasser le toit d’une
voiture d’une seule main ! Mon salam aleykoum 22
avait trop l’accent français pour le tromper.
Qu’est-ce
que tu veux ? me dit-il.
Après
lui avoir expliqué, il me mit sur le dos un jabador ample, léger, de couleur
gris avec des grands carreaux plus foncés. C’était ce que je souhaitais. Il
était sympa ce pirate. D’un geste il fit signe à un enfant qui accourut avec
une théière et deux verres. Mon pirate commença à remplir les verres en prenant
soin de les vider et de recommencer aussi souvent qu’il le désirait. Une bonne
demi-heure passa ainsi à nous raconter nos vies. Au moment de nous séparer, il
m’embrassa en me disant : « qu’Allah te garde, khrouya 24, longue vie à
toi ». J’eus depuis de nombreuses occasions de le saluer.
Il
me fallut encore jouer des coudes pour m’extraire de cette immense foule coagulante
comme le sang d’une blessure. Ouf, je pus revoir le soleil, l’esplanade, les
massifs de fleurs et les palmiers nains. Assis sur un banc mes pieds hors des
sandales, j’appréciais ce moment de détente, la tête haute vidée de tous
problèmes, les yeux fermés ; j’étais seul au monde dans mon monde. Ce
monde, de temps en temps perceptible par le cliquetis du tramway. La tête vidée
je m’étais sans doute endormi quand une voix au fort accent britannique me
demanda si je connaissais les Oudayas 18.
J’ouvris les yeux pour me trouver face à face avec une demoiselle à la longue
chevelure blonde.
Voyez,
lui dis-je en lui montrant du bras… Ce sont les fortifications en hauteur que
vous apercevez de l’autre côté du fleuve. Il vous faut traverser le pont. Des
indications en français vous aideront ensuite à poursuivre votre chemin.
Elle
me remercia dans un français légèrement hésitant. Au moment où elle se remit en
marche une pulsion me fit la rappeler.
Je
vais avec vous, lui dis-je.
Un
beau sourire me récompensa. Je fis signe à un taxi qui nous déposa à la porte
des Oudayas, face aux jardins. Elle me prit le bras, un sac de toile brute
couleur beige pendait sur son côté. Les jardins traversés, nous fûmes la cible
d’étudiants voulant nous guider à travers les Oudayas. À force, j’en
connaissais autant qu’eux ! Elle était conquise par la cité bleue,
souvenir des Andalous. Elle n’arrêtait pas de photographier le site sous toutes
ses coutures. Sur l’esplanade surplombant le Bouregreg elle m’offrit un jus
d’orange en me racontant son histoire. Elle s’appelait Maddie et était
originaire de Galway, une cité côtière au sud-ouest de l’Irlande où elle
faisait ses études de droit. Elle me décrivit Galway comme une cité vivante
avec de nombreux festivals auxquels elle participait. Une publicité d’agence
vantait les voyages vers le Maroc, mais elle regrettait d’y être venue seule,
car elle s’ennuyait un peu et c’est pourquoi elle était contente de notre
rencontre. Elle avait trouvé un hôtel populaire à Salé à des prix raisonnables.
Je lui vantais Salé, ville historique, sa médina, son histoire que je lui
contais rapidement. Elle me prit le bras, et moi je pris la décision de
l’emmener dîner. Je connaissais un restaurant sympa à Salé qui proposait
barbecue et cuisine traditionnelle.
La
chevelure blonde de Maddie fit sensation parmi les piliers de bar accros au
foot. Assis au fond, loin du bruit, nous continuions notre conversation avec un
jus d’orange en ayant commandé tous les deux des brochettes de bœufs avec des
frites. Je sentais qu’elle avait besoin de compagnie, sa solitude l’effrayait
un peu. Je me lançai en lui demandant si elle voulait dormir chez moi et je fus
récompensé par un magnifique sourire ponctué d’un « ho, yes ! »
C’est
toujours intimidant ce moment où l’on découvre l’intimité de l’autre, de ces
gestes. Je n’avais pas encore remarqué que sa poitrine était aussi généreuse,
coincée sous une robe répressive. Maddie était experte, ses caresses ne
permettaient plus de retour en arrière alors je l’accompagnais, nous avions
gagné tous les deux le pays du non-retour. Ses cheveux blonds flottaient comme
un drapeau sur mes épaules ; le drapeau de la flibuste. Elle m’avait
piraté, enchaîné, s’enchaînant elle-même à mon corps consentant. Elle prenait
la barre ne me laissant pas le loisir de gouverner à ma guise ; c’était un
supplice. Le plaisir multiplié par dix, le souffle court, je la laissais
parcourir mon corps de haut en bas pendant qu’elle me récitait des obscénités
qui augmentait mon désir et qui à m’écouter ne s’éteindrait jamais !
Chacun
de nous était repu d’amour, encore ivre de cette violence amoureuse, couché sur
le dos, elle me dit : « tu sais, l’amour c’est comme l’orthographe,
ça s’apprend ». Elle m’avait sidéré.
Longtemps
après j’y pense encore, elle avait raison. Combien de fois faut-il faire
l’amour pour parvenir à la plénitude amoureuse, au respect de l’autre dans le
plaisir, dans la connaissance des envies et des pulsions de l’autre ?
Combien de fois en dehors de notre mauvaise foi ou d’orgueil de mâle avons-nous
raté une expérience amoureuse conduisant au désastre ? Alors arrive le
temps de l’amour, le temps de la compréhension mutuelle du désir charnel des
deux corps couchés l’un contre l’autre, le temps de la jouissance nous faisant perdre
temps, raison et conscience en un bouleversement cosmique, repoussant l’univers
encore plus loin. Ce privilège, Dieu nous l’a octroyé, c’est celui de nous
reproduire, mais aussi celui d’aimer, d’aimer à en mourir comme nous chantait
le poète.
Dessin de chanelling San Francisco

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