Chicha Blues
Chicha Blues
Extrait du recueil de nouvelles érotiques de Paul Edouard GOETTMANN
Dessin de Almphachanneling peintre érotique américain de San Francisco
Le petit taxi jaune slalomait entre les autres véhicules dans les rues de Salé où les piétons indisciplinés et les vendeurs ambulants se risquaient à maintes collisions. Comme la plupart des taxis, celui-ci était vétuste, une vieille 205 avec des amortisseurs absents, un tape-cul qui me donnait l’impression de jouer aux autos-tamponneuses.
Un soir de stress, je m’étais décidé à aller dîner à la Médina. J’aimais cet endroit cerné de murailles ocres, divisé en petites rues commerçantes. Le taxi m’arrêta à la grande porte de la Médina, refusant de s’engouffrer dans les encombrements où il était difficile de s’extirper ! Je ne suis pas allé bien loin pour trouver un restaurant sympathique. Il se trouvait près de la place où prospéraient quelques palmiers. Les meubles marocains tous de bois sertis de nacre blanche par des artisans de qualité, supportaient le rembourrage spécifique au Maroc recouvert d’un magnifique tissu de couleur aux motifs orientaux.
Un tajine de poulet aux légumes finit de me mettre de bonne humeur, d’autant que le service était impeccable et le prix comme partout au Maroc, des plus compétitifs. Déjà vingt-deux heures, le temps passait très vite. Je marchai au hasard dans les ruelles de la Médina et au coin d’une rue des musiciens offraient un concert avec différents instruments de percussion. Le musicien à la « nira » qui se trouve être une flûte légère en roseau, portait la traditionnelle chéchia 13 rouge, un jabador 14 jaune le couvrant jusqu’aux babouches également jaunes. Je m’arrêtai quelques instants pour écouter la mélodie en les saluant la main sur le cœur.
Toujours beaucoup de monde se bousculant dans les rues étroites malgré l’heure tardive. J’arpentais les rues doucement, prenant soin de regarder les différents boutiquiers. Dans une toute petite rue un endroit m’attira par sa lumière tamisée donnant du relief à la façade. Trois marches donnaient accès au salon. À l’intérieur, une chaîne diffusait une musique andalouse interprétée par Mohammed BAJEDDOUB. D’un sobre niveau sonore, elle emplissait néanmoins chaque recoin de l’établissement. L’endroit était richement agencé : tables, meubles, sofas provenaient tous d’artisans spécialisés dans ce style de décoration. Des rideaux lourds et riches de décors soulignaient les encadrements des portes.
En fait je me trouvais dans un établissement de fumeurs de chichas ou narguilés. J’appris plus tard que ces établissements étaient interdits. Le garçon me conduisit sur le sofa de coin mais je refusai la chicha, car je ne fume pas. Un double café noir me suffit. L’odeur du tabac égyptien, doucereux, rehaussée de parfum d’orange, m’aidait au plaisir inspiré de l’orient.
J’avais aperçu en entrant, une femme légèrement alanguie sur un sofa, tirant sur le tuyau de la pipe à eau. Aussitôt assis je jetai un regard de son côté. Elle était habillée d’un magnifique caftan bleu décoré d’arabesques jaunes, ses longs cheveux noirs tombaient bas sur le dos et quelques fils d’argent avaient pris possession de sa chevelure. S’apercevant que je la regardais elle tourna la tête dans ma direction avec un sourire à mon endroit. Je pouvais voir sur son visage des cernes au coin de ses yeux dessinés par le khôl 11. Quel âge pouvait-elle avoir ? Quarante, quarante-cinq ans… La classe, me dis-je.
Au moment de payer mon café elle me demanda de lui prêter mon téléphone. Pas de chance, il ne fonctionnait pas et me le rendit. En rangeant mon portable, je vis un autocollant apposé dessus. Saluant l’assemblée, je rejoignis la foule de la Médina. Ce n’est qu’en sortant, rejoignant le boulevard que je découvris un nom : « Abir » ainsi qu’une adresse de rendez-vous. J’avoue que j’oubliai à ce moment mes bonnes résolutions. Le taxi bleu de Rabat me déposa près de la tour HASSAN où j’attendis quarante-cinq minutes avant de la voir apparaître telle la reine de Sabbat dans son caftan bleu, ses longs cheveux enveloppés dans un magnifique foulard du même bleu. Elle me prit le bras sans un mot pour me guider vers son appartement situé dans un immeuble cossu.
Cette femme n’était pas n’importe qui. L’appartement était luxueux de par les meubles, les rideaux, les étoffes diverses, les vases. Une chicha posée sur la table basse aux quatre pieds sculptés à la marocaine dans du bois rouge laissait supposer qu’elle fumait également chez elle. Qui était-elle ? Femme entretenue ? Intellectuelle ? Femme issue d’une famille riche ?
Elle s’absenta quelques instants pour revenir habillée d’un pantalon turc bouffant aux chevilles et un haut brodé de motifs arabes de couleur or. Ce chemisier court laissait apercevoir la chair de sa taille légèrement arrondie. Un large décolleté découvrait une poitrine généreuse et haut-perchée.
Je ne savais plus par où commencer tellement j’étais sous le charme d’Abir. La signification française de son prénom c’est elle qui me l’expliqua… cela correspond à « parfum », une traduction que me donnait encore plus le désir d’humer l’odeur de son corps comme une rose du jardin d’Éden ! Elle m’expliqua aussi l’autocollant sur le téléphone. Bien que femme libre, en tant que musulmane elle faisait attention de ne pas tomber dans le piège de la Charia 15 et de ses tabous. Elle venait de temps en temps fumer la chicha à la Médina et lorsqu’elle repérait un étranger à son goût, elle s’arrangeait via le téléphone portable pour le lui faire savoir. Elle avait ainsi préparé une petite liasse d’autocollants dans son sac, il était très facile ensuite de le coller sur le téléphone ; sa méthode était invariable.
La nuit fut longue ponctuée de longs soupirs partagés. Abir avait un tempérament à damner les anges, elle avait le Siroua 7 entre les jambes. Je me demande encore aujourd’hui si elle n’avait pas mis des produits dans son tabac égyptien, tant elle était amoureuse et désireuse.
Cette aventure unique restait constamment dans mon esprit, interloqué par la curiosité qu’Abir m’inspirait encore des années après.
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